Genova per noi
par Thomas Nispola
Genova per noi, chantait Paolo Conte. « Genova » pour nous, depuis 2001 et le sommet du G8, c’est une tache noire sur les institutions italiennes, et une perte de confiance durable dans les organes de l’État.
Dans la nuit du 21 au 22 juillet 2001, 180 policiers entrent dans l’école Diaz, qui accueillait le centre de presse alternative et que la mairie avait mis officiellement à disposition des personnes venues assister Forum Social.
La police trouve la plupart des individus, assis ou les bras levés pour montrer qu’il ne s’opposaient pas à son intervention.
Mais là, et des dizaines de récits concordent sur ce fait, les coups commencent à pleuvoir, sans mesure, sans limites. Des policiers s’acharnent sur des gens à terre, les tirent par les cheveux la tête en avant dans les escaliers...
Les blessés sont nombreux. Les ordinateurs sont emportés, le matériel de presse séquestré, alors qu’il pouvait contenir des preuves des violences policières de la journée.
C’est alors que commence un effrayant ballet, entre les infirmiers qui emportent les blessés, les policiers qui rentrent pour « finir le travail » et les policiers qui sortent, emmenant avec eux plusieurs dizaines de personnes.
Destination : la caserne du quartier de Bolzaneto. Là, 255 personnes en tout sont enfermées.
Pendant trois jours pour certaines, elles connaîtront toutes sortes d’outrages et, puisque c’est de cela qu’il s’agit, de tortures. Privations de sommeil, d’eau, de nourriture, interdiction d’aller aux toilettes. Alignées le long du mur, forcées à tenir les bras en l’air, frappés quand elles ne pouvaient plus garder les bras levés. Contraintes à répéter des slogans à la gloire de Mussolini, insultées, menacées, tournées en dérision...
Les témoignages sont nombreux, de la part également de citoyens de l’Union Européenne : aucun procès verbal, aucune possibilité de contacter un avocat ou les services diplomatiques... Un enfer, hors de tout cadre légal.
Nous ne nous complairons pas sur les horreurs commises en cette occasion : les images, les témoignages, sous-titrés en plusieurs langues, sont facilement consultables sur internet.
Amnesty International a qualifié les faits de « la plus grave suspension des droits démo-cratiques dans un pays occidental depuis la seconde guerre mondiale ».
« Graves atteintes aux droits des personnes », « comportements inhumains et dégradants », « une violation constante des libertés fondamentales ». De façon plus générale, « un état d’exception » c’est-à-dire la suspension des garanties prévues par la Constitution.
Voilà ce que dénonçaient quant à eux les procureurs de la République Patrizia Petruzziello et Vittorio Ranieri Miniati, en demandant la condamnation de 45 généraux et fonctionnaires de polices, officiers des carabinieri, garde pénitentiaires, militaires, médecins.
Depuis sept ans, beaucoup haussaient les épaules et comptaient sur la prescription des faits. Ils ont peut-être eu raison. Le 13 novembre dernier, le tribunal de Gênes rend son verdict sur les violences à l’intérieur de l’école Diaz.
13 agents de police sont condamnés, mais 16 accusés sont relaxés, parmi lesquels tous les plus hauts responsables. La veille de la sentence, la BBC diffusait un document dans lequel on peut voir un agent de police introduire des bouteilles incendiaires dans l’école. Des bouteilles incendiaires dans l’école ? C’est justement le prétexte que la police invoquait pour justifier son irruption dans le bâtiment...
Faire appel de la décision serait désormais inutile, car d’ici quelques semaines les faits vont être prescrits (ils seront trop anciens pour être poursuivis).
On attend encore quelques jugements « secondaires » concernant les exactions policières de Gênes, mais on n’a pas la sensation qu’ils déboucheront sur un réel éclaircissement des faits. Car, au-delà des violences commises par les policiers, vu l’ampleur de l’opération on a peine à croire que les responsables (officiers, mais aussi préfet et Ministère de l’intérieur) n’étaient pas, au moins, au courant des faits.
Or, depuis 2001, parmi les gradés liés à cette affaire, non seulement aucun n’a été sanctionné, mais la plupart ont même été promus. La commission d’enquête parlementaire sur les faits de Gênes promise par le gouvernement Prodi, censée tirer au clair aussi bien les actes de pillage que les violences policières, n’a jamais vu le jour.
Dans un pays comme l’Italie, où l’infiltration des institutions par l’extrême droite a déjà représenté un réel danger pour la démocratie (que l’on pense au réseau Gladio, ou à l’opération Borghese, qui visaient à installer un régime semblable à celui des Colonels grecs), n’y a-t-il pas lieu de s’inquiéter quand on apprend, quand on voit même, qu’une partie de la police manifeste de claires nostalgies fascistes et, surtout, que les autorités font comme si de rien n’était ?
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