Inquietant et sordide
MARCELLE PADOVANI Correspondante à Rome du Nouvel Observateur
Le problème n’a jamais été Eluana, en coma végétatif pendant 17 ans. Le problème n’a jamais été – ou en tout cas il n’a pas été essentiellement – la guerre entre les tenants du « droit à la vie » (qui manifestaient devant la clinique d’Eluana, une bouteille d’eau à la main, en criant « Laissez-la boire ») et les tenants de la « liberté de choix ». Le vrai problème a été, est, et restera, un problème de démocratie.
Car la pauvre Eluana n’est que l’occasion fortuite, saisie au vol par Silvio Berlusconi, pour lancer sa partie de bras de fer avec la Constitution. Certes, le président du Conseil nous avait habitués dans le passé aux lois « ad personam » destinées à le mettre à l’abri des ennuis judiciaires.
Mais cette fois, il a jeté le bouchon beaucoup plus loin. Lorsque le vendredi 6 février il a tenté d’imposer par décret-loi la cessation du « protocole Eluana », qui permettait à cette jeune femme, avec l’accord de la Cour de Cassation, de quitter sa vie végétative grâce à un arrêt progressif et contrôlé de l’alimentation par sonde, Berlusconi a délibérément mis en discussion la traditionnelle séparation des pouvoirs et violé la Constitution.
Ce que souligne, amer, l’écrivain Claudio Magris, dans son édito du Corriere della Sera :« Il s’agit là d’un dessein subversif, dont le but est de frapper les règles de l’État de droit », lequel établit que « l’exécutif ne peut modifier ou annuler par décret ce qui a été tranché de façon définitive par un tribunal».
Mais l’histoire ne s’arrête pas là : Berlusconi s’est rendu coupable d’une deuxième violation de la Constitution.
Lorsqu’il a attaqué le président de la République Giorgio Napolitano, qui l’aurait « empêché », en refusant de contresigner le décret-loi cité plus haut, de « sauver Eluana ».
Et lorsqu’il a annoncé une révision de la Constitution qui rendrait superflue la contresignature présidentielle pour les décrets loi. Si cette modification devait passer, Silvio Berlusconi aurait à l’avenir les mains libres pour gouverner à sa guise, à coups de décrets-loi que ni le Parlement ni le Président de la République ne pourraient bloquer.
Le danger est tel pour la démocratie que le directeur de La Repubblica, Ezio Mauro, a pris la plume pour sanctionner la gravité de la phase historique que traverse l’Italie : « C’est inquiétant d’assister à l’affirmation de l’âme véritable de la droite italienne, féroce et cruelle dans sa recherche du pouvoir absolu ».