Ce que l’on fait aimer
par Thomas Nispola
« Une leçon de philosophie » : c’est avec une certaine distance et une ironie latente que nous est décrite l’émission X-Factor, programme britannique à succés exporté dans différents pays sur toute la planéte, et présent depuis 2008 sur Rai Due. Sorte de « télé-crochet », il permet à de jeunes interprétes de reprendre devant un jury des chansons connues, avec l’espoir d’être sélectionnés pour participer à des sessions de perfectionnement, afin de se retrouver, peut-être, parmi les heureux « finalistes » qui reviendront présenter leur performance au grand public. L’émission a d’ores et déjà permis de « lancer » Giusy Ferreri, une jeune Sarde qui travaillait comme caissiére dans un supermarché, et qui a séduit le public par sa voix rauque et ses interprétations audacieuses de standards de la pop italienne. Mais le parcours de cette nouvelle étoile semble déjà s’essoufler, puisque, si ses enregistrements s’enchaînent à un rythme soutenu, la qualité musicale n’est pas vraiment au rendez-vous. Pire même, il semble que la Ferreri soit devenue sa propre caricature, ses chansons se composant désormais de vagues couplets qui ne servent guére qu’à mettre en bouche le public, avant de lui offrir des envolées lyriques à la limite de l’onomatopée qui frisent, hélas, le pathétique.
On compare souvent son style avec celui de Amy Whitehouse, chanteuse anglaise à succés, et le rapprochement semble tenir la route... La « formule Giusy Ferreri », ce serait donc « reprendre des chansons des années 60-70 à la façon d’une chanteuse britannique actuelle »...: y a-t-il lieu de s’étonner que le résultat finisse par être pauvre ? à fonctionner ainsi en circuit fermé, l’énergie s’épuise, et le résultat dégénére...
X-Factor ? Une sorte de karaoké amélioré, qui transmet aux télespectateurs, notamment les jeunes, une impression de succés facile et une fausse idée de ce qu’est l’art.
Dans le même genre, l’émission Amici, présenté par Maria De Filippi, diffusée depuis 2001 sur Mediaset (Canale 5), est plus semblable à la Star Academy française, puisqu’elle mêle le reality show au télé-crochet, les candidats étant filmés dans leur vie quotidienne une saison durant.
Dans les deux cas, une certaine vision de la télévision, une certaine vision du succés, une certaine vision du talent, bien discutable. Selon les précieuses études d’audimat, X-factor plairait davantage à un public septentrional relativement éduqué, tandis que Amici toucherait à un public plus large et plus varié. La population est bien quadrillée en somme.
Si l’on ne peut pas dire que de tels programmes ont sciemment cet objectif, on peut en tout cas constater qu’il diffusent dans le public des mythes de succés individuel, s’appuyant sur la reproduction de modéles déjà consacrés, et davantage basés sur le charisme que sur la valeur intrinséque. En d’autres termes, il s’agit de donner l’impression que « tu es unique », alors que tu ne fais que singer ce qu’on te dit d’aimer. Certes, on pourra dire qu’il y a du travail là-derriére (les concurrents doivent s’efforcer d’améliorer leur technique vocale), mais il s’agit d’un travail hyper-spécialisé, qui ne crée rien (ni texte ni musique), et qui sert en dernier lieu à « passer devant les autres ». Une parabole qui donne à réfléchir dans la situation sociale actuelle...
Il nous vient à l’esprit ce qu’avait écrit au sujet des Italiens un certain Kesserling, officier allemand de la 2éme Guerre mondiale envoyé à la rescousse des forces italiennes en déroute en Afrique du Nord. Il constatait, en vrac, le manque de préparation des troupes italiennes, l’insuffisance de leur équipement, les inégalités flagrantes entre soldats du rangs et officiers dans l’ordinaire... Rien de trés surprenant en soi, mais ce qui frappait avant tout le hiérarque, c’était la vanité impulsée par les responsables italiens, qui, convaincus d’avoir une armée exceptionnelle, péchaient par excés de confiance. Kesserling ne méprisait par pour autant les Italiens et soulignait combien ils étaient capables d’actes d’héroïsme ou de grande ingéniosité, mais il rappellait aussi que [en guerre en l’occurrence] « le résultat n’est pas donné par les actes héroïques d’une poignée d’individus, mais par le degré d’entraînement et de moral des forces dans leur ensemble. »
à quand une émission où les candidats seront primés sur leur capacité à coopérer les uns avec les autres, et à rechercher un bien commun ?