» Entre
« miracle économique » et années de plomb : le temps du
centre-gauche - 1958-1968
Par Éric Vial
L’Italie
des années 60 voit son industrie exploser tandis
que le milieu politique est marqué par des dissenssions
et l’essor de la gauche.
L’Italie de la fin des années
1950 se sent encore pauvre et traditionaliste, mais elle
est sur le seuil d’un « miracle économique
» né de la remise en route d’usines
peu touchées par la guerre, de l’injection
d’argent public avec la Caisse pour le Mezzogiorno,
puis surtout de la demande des ménages dans l’Occident
des Trente Glorieuses, que les débuts de l’Europe
ouvrent à des produits italiens bon marché
(les salaires sont bas), mais alliant bonne qualité
et souci esthétique, qu’ils soient signés
Fiat, Olivetti ou Indesit. Même si avant 1962 la
production augmente bien plus que les salaires, le pays
aborde la société de consommation : 18 %
des ménages ont un réfrigérateur
en 1960, ils sont 55 % en 1965 et 86 % en 1971. L’Italie
devient le plus gros producteur en Europe de lave-vaisselle
et de machines à laver et le troisième producteur
mondial de réfrigérateurs. De même
pour l’industrie de l’automobile, 700 000
automobiles circulent en 1954, cinq millions en 1964.
Les conséquences sociales sont énormes.
De pays traditionnellement agricole, l’Italie devient
une des nations les plus industrialisées au monde.
De 1954 à 1964 toujours, la part de la population
active travaillant dans l’agriculture passe de 40
à 25 % contre 38 % des personnes travaillant dans
l’industrie et 32 % dans le tertiaire. De plus,
de 1955 à 1970, près de 10 millions d’Italiens
changent de région : ce ne sont pas que des Méridionaux,
le mouvement vers les villes est général,
et la Vénétie par exemple fournit nombre
de migrants au nord-ouest industriel. La demande de bras
est telle que les départs à l’étranger,
sans cesser, passent à l’arrière-plan.
Ni le logement ni les services publics ne suivent vraiment,
les rejets par les autochtones sont parfois violents,
les souffrances endurées sont considérables,
mais la vie était pire dans les zones de départ,
une chape de traditions et de contrôles familiaux
et sociaux est mise à mal et, dans les lieux d’arrivée,
on frôle un plein-emploi qui aide le salarié
à changer de travail, à améliorer
sa situation, à peser face aux employeurs. La société
et les mentalités évoluent très vite.
La vie politique, elle semble bloquée. Les gouvernements
dépendent des humeurs des alliés ou des
courants internes de la Démocratie Chrétienne
(DC), et le vote secret des députés favorise
mises en minorité et crises. Le renforcement de
l’exécutif est hors de question et la toute
jeune Ve République française fait figure
de repoussoir. En 1960, quand Fernando Tambroni, investi
grâce au MSI, autorise ce dernier à tenir
congrès à Gênes, cité médaillée
de la Résistance, des barricades se dressent, le
Comité de Libération Nationale local se
reconstitue, le congrès est annulé, mais
les manifestations de joie accueillant la nouvelle sont
durement réprimées : huit morts de Reggio
Emilia à Palerme. La crise met fin à toute
idée d’élargissement de la majorité
vers la droite. Reste le PSI, qui s’éloigne
du PCI, redécouvre ses racines réformistes,
converge avec une DC insistant sur la doctrine sociale
de l’Église et s’appuyant sur le secteur
public au grand dam de ses alliés libéraux
du PLI. Après Tambroni, le gouvernement d’Amintore
Fanfani est dit « des convergences parallèles
» et doit préparer une nouvelle alliance,
sans le PLI et avec le PSI. Le projet bénéficie
de l’apaisement de la guerre froide, du soutien
des industriels les plus dynamiques contre les patrons
traditionnels, de Kennedy contre la CIA, de Jean XXIII
contre la Curie vaticane.
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