» Splendeurs
de Venise -
Peintures et dessins des collections publiques françaises
1500-1600
Par Pascal-François Bertrand
Le Musée
des Beaux-Arts de Bordeaux présente cet hiver une
exposition dédiée à quelques-unes
des plus belles oeuvres de l'École vénitienne
du XVIe siècle. Radici
vous dévoile les plus belles facettes de cet événement.
Le coloris est « une des plus nécessaires
parties de la peinture (…) C’est lui qui trompe
et attire agréablement les yeux, c’est elle
qu’on peut nommer l’âme et le dernier
achèvement de notre art, avec le dessin, qui en
est le fond, en un mot c’est elle qui en a toujours
fait connaître le mérite. » C’est
en ces termes qu’en 1670 le peintre Louis Boullogne
le Vieux a donné un vibrant éloge du coloris
en général, et de la peinture de Titien,
en particulier à l’occasion d’une des
conférences de l’Académie royale de
peinture et de sculpture dont l’objet était
de contribuer à l’élaboration de la
doctrine de la peinture en France. L’Académicien
s’arrête sur la beauté des chairs et
sur les ombres crépusculaires qui « unissent
délicatement la carnation et les draperies ».
L’année suivante, dans une autre conférence,
le peintre Gabriel Blanchard, fils de Jacques Blanchard,
surnommé le « Titien français »,
citait les maîtres de la couleur : Zeuxis dans l’Antiquité
(Apelle étant le champion du dessin), Titien, Giorgione,
Tintoret, Véronèse et autres Lombards, sans
oublier Rubens. Le coloris contribue donc hautement à
la « Splendeur de Venise » et constitue à
l’évidence, le propos de la belle exposition
présentée à Bordeaux et à
Caen.
Celle-ci se place dans la lignée des grandes expositions
rétrospectives parisiennes qui ont marqué
les dernières décennies : Le Seizième
Siècle Européen (1965), Le Siècle
de Rubens (1977), Le Siècle de Titien (1993). Elle
s’inscrit dans un vaste programme d’étude
et d’inventaire des collections publiques françaises.
L’exposition de Bordeaux et Caen dresse un bilan
des œuvres vénitiennes appartenant aux collections
publiques françaises et propose un choix de 70
tableaux environ et 50 dessins (25 par étapes),
prêtés par une trentaine de musées.
L’exposition laisse la part belle à la peinture
vénitienne de la deuxième moitié
du XVIe siècle, car force est de constater que
la première moitié est assez pauvrement
représentée dans les collections publiques
françaises. Pas un tableau de Giorgione, l’aîné
des maîtres à l’origine de la grande
Renaissance vénitienne, et pour cause, ses peintures
conservées en France sont toutes au Louvre. Mais
une œuvre de la fin de la carrière de Giovanni
Bellini, La Dérision de Noé (Besançon,
Musée des Beaux-Arts), qui montre que le vieil
artiste a compris la nouvelle peinture de Giorgione, en
raison de sa composition concentrée et de sa technique.
Noé et ses fils sont massés au premier plan,
devant un rideau de vigne, ce qui a pour effet d’insister
sur les gestes et les expressions et de renforcer ainsi
la narration. Bellini utilise la toile comme support,
au lieu d’un panneau de bois, et peint avec une
technique plus libre. Il joue sur les variations de l’ombre
et de la lumière par une utilisation de demi-tons,
dans une gamme chromatique restreinte de brun et de vert
olive, éclairée de blanc et rose sonore,
comme la draperie de Noé, et crée ainsi,
avec ses amis Giorgione et Titien, la fameuse «
peinture tonale », un procédé fondé
sur l’unité atmosphérique de la composition.
Et aussi un Portrait de jeune joueur de luth de Cariani
(Strasbourg, Musée des Beaux-Arts), qui reprend
le thème du concert champêtre largement abordé
par Giorgione. Le musicien offre une image du courtisan
idéal selon Castiglione, le luth, instrument noble
et divin lié à Apollon, permet d’atteindre
à un degré supérieur d’élévation
intellectuelle, à l’inverse de la flûte,
plus terrestre, qui est l’attribut du berger.
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