» Vénétie:
embarquement pour la terre ferme
Par François-Régis Lorenzo
Pour sortir
des sentiers battus et des canaux de la Sérénissime,
nous explorerons une autre Venise qui est la prolongement
sur la terre ferme de la Sérénissime et
de son lustre : la Riviera del Brenta et ses villas.
Pourquoi Venise est-elle si souvent
associée aux images de déclin et de mort
?
Est-ce parce qu’on la dit mourant à petit
feu et à grandes eaux ou parce que son histoire
et sa géographie sont à l’image de
ces deux poissons flottant sur la lagune et se dévorant
l’un l’autre?
Est-ce parce que le temps achève ici sa course
linéaire et terrestre au terminus de la gare Santa
Lucia et semble osciller au rythme lent et presque imperceptible
du choc des vagues sur les marches de pierre ? Ou parce
qu’elle semble, à chaque lever de soleil,
se réveiller d’une fête ou d’une
peste ? Combien d’hommes de lettres, de peintres
et de musiciens en ont fait “le cimetière
marin” de la Beauté défunte! Si la
cité de Marco Polo a bel et bien sombré,
c’est surtout dans une mer de stéréotypes
et de lieux communs! Mais ce n’est pas la Venise
d’eau que nous voulons évoquer ici, malgré
son hiver lumineux et l’approche de son Carnaval
légendaire. Pour sortir des sentiers battus et
des canaux de la ville, nous explorerons une autre Venise
qui est le prolongement in terra de la Sérénissime
et de son lustre.
Une Venise en
terre ferme...
La rivière Brenta est la voie par laquelle Venise
quitte son “lit d’eau”, telle la Vénus
de Botticelli, pour conquérir la terre ferme. Notons
au passage l’étrange proximité de
ces deux figures que le hasard du mythe antique et de
l’histoire médiévale a fait naître
toutes les deux de la mer : Vénus est protectrice
de la navigation, Venezia est la plus belle des Républiques
maritimes italiennes et la cité des premiers grands
explorateurs. Venere a ses amants et ses colombes, Venise
a ses pigeons et son Casanova...
La magnificence de la cité des doges déborde
vers la plaine. Le cours d’eau qui relie Padoue
à Venise est une sorte de second Canal Grande,
le long duquel furent construites les plus belles villas
de la noblesse vénitienne venue chercher un lieu
de villégiature idéal et un ancrage au sol
plus solide et plus fertile que les pilotis plantés
sous ses palais lacustres. Le Conseil Supérieur
de la République de Venise avait en 1345 abrogé
la loi qui interdisait jusqu’alors aux citoyens
de la Sérénissime de devenir propriétaires
sur la terre ferme. Pétrarque, retiré non
loin de là sur les Colli Euganei à Arquà,
avait ressuscité l’antique passion des Romains
pour la vie agreste et l’humanisme romain et florentin
fera de la villa un idéal de vie.
Lorsqu’en 1405, Padoue passe sous la domination
de sa voisine et rivale, les patriciens de la cité
victorieuse tentent de conquérir la terre après
être parvenus à contrôler la Méditerranée.
Ils s’apprêtent à faire de cette campagne
le jardin de Venise que Dante évoque déjà
dans son cinquième chant du Purgatoire. Ce peuple
de commerçants qui a le pied marin mais qui n’a
pas forcément la main verte va tourner le dos au
Levant et coloniser les rives de la Brenta. Le marchand
de Venise devient rentier et le navigateur propriétaire
terrien. La découverte par les Portugais et les
Espagnols de nouveaux tracés maritimes et l’avancée
ottomane dans les Balkans déplacent alors les enjeux
commerciaux vers le Ponent. Le lion de Saint Marc perd
vite sa suprématie en Orient. C’est le début
du lent et somptueux déclin de la Sérénissime.
Paradoxalement, cette période, qui va du XVIème
siècle à la chute de la République
en 1797, représente l’âge d’or
de la culture vénitienne.
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