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Radici d'Italia: société

» Les Italiens sont-ils en retard ?
Par Emanuele Amaini
D’après le linguiste Tullio De Mauro, qui analyse depuis un demi-siècle l’histoire de l’instruction italienne, c’est ce que l’on pourrait penser.

En Italie, plus de deux millions d’adultes sont aujourd’hui complètement analphabètes, 15 millions sont à moitié analphabètes et 15 autres millions sont incapables par exemple de lire le moindre journal. Si on s’en tient à ces statistiques, les deux tiers du pays se trouvent aux limites des capacités de compréhension et de calcul nécessaires dans une société aussi complexe que la nôtre. Ce retard semble être surtout la conséquence du manque de niveaux adaptés d’instruction et de formation. Tel est le cri d’alarme lancé par l’un de nos plus grands experts en culture, Tullio De Mauro, dans son récent ouvrage La cultura degli italiani, qui permet de parcourir, à travers son expérience personnelle de linguiste, un demi-siècle de l’histoire de l’instruction italienne.
Par rapport à la moyenne européenne, l’Italie possède un plus petit nombre de personnes ayant le baccalauréat ou un diplôme universitaire. On y vend un quotidien pour dix habitants et les chiffres concernant la lecture de livres sont encore moins rassurants. Une étude récente du Centre européen de l’éducation montre que plus de 35 % de la population italienne n’est pas en mesure de comprendre, et encore moins d’écrire, une phrase du type : « Le chat miaule parce qu’il voudrait du lait ».
Ces données peuvent expliquer le niveau de communication de certains débats publics, télévisés ou non, souvent réduits à de simples slogans. Ces éléments aident aussi à mieux comprendre les causes et donc, peut-être, à mieux envisager les remèdes, de la difficile période économique que nous traversons : on ne peut pas être riche et ignorant pendant plus d’une génération, déclarent depuis longtemps d’éminents économistes.
Les réflexions et la quête de solutions de De Mauro font explicitement référence à Pier Paolo Pasolini et surtout à Don Milani. La méthode d’analyse et de travail du prêtre de l’école de Barbiana et les résultats obtenus sont pour lui des faits indiscutables : c’est la langue qui nous rend égaux. À l’inverse, le maintien de différents niveaux de scolarisation crée inégalités et injustices.
Dans un monde où, très souvent, la richesse est étroitement liée à la possession ou à la gestion des connaissances, les lacunes culturelles fondamentales, toujours existantes dans les différentes couches de la société italienne, confirment les risques d’une dérive inacceptable vers une société où seuls quelques-uns possèderaient les instruments nécessaires à tous. Les critiques justifiées envers la société de consommation font écho à l’affirmation selon laquelle, de même qu’il y a quarante ans la culture était nécessaire pour sortir de la misère, aujourd’hui elle est nécessaire pour éviter d’y retourner.
Quand De Mauro parle des limites de la culture des Italiens, il ne fait pas seulement référence à leur manque de connaissances et de compétences littéraires. En effet, il conteste aussi une vision qui ne serait que classique, humaniste et fondée sur les livres : la culture s’acquiert également dans l’expérience pratique, de même qu’est fondamental l’apport des études scientifiques. À son avis, cette lacune caractérise depuis toujours la vision culturelle du système de formation italien, depuis Benedetto Croce (1866-1952) et Giovanni Gentile (1875-1944), et elle perdure dans une attitude marquée par un certain snobisme lié la formation. Comme si tout le monde avait admis l’idée d’un parcours de formation mettant d’un côté une élite destinée à devenir la classe dirigeante, souvent privée de compétences techniques, et de l’autre, une majorité de travailleurs plutôt ignorants et donc dangereusement exposés aux difficultés d’un marché du travail qui exige habileté et compétences évolutives.

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