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» Le bandit Giuliano, le roi de Montelepre
Par Rocco Femia
Le 5 juillet 1950, Salvatore Giuliano, le bandit qui pendant sept ans a tenu en échec l’État italien, est assassiné. Sa mort ainsi que son crime le plus atroce, le massacre de Portella della Ginestra le 1er mai 1947, sont encore enveloppés de mystères et d’interrogations. Qui manipula le roi de Montelepre ? Une intrigue entre banditisme, mafia, latifundistes, services secrets et politiques sur fond de Sicile, terre de mystères par excellence.

Le 5 juillet 1950 c’est la fin du « cauchemar Giuliano ». L’insaisissable bandit de Montelepre, un village agricole au sud-ouest de Palerme, est assassiné après sept années écoulées dans le maquis, sept années durant lesquelles il a tué des centaines de carabiniers et de policiers et s’est joué de l’État italien.
Mais qui est donc ce « Robin des bois » de la Sicile, entré dans la légende pour avoir « soustrait aux riches pour donner aux pauvres » ? La carrière de bandit du jeune Giuliano, né en 1922, débute pendant la Seconde Guerre mondiale. La Sicile, envahie par les Anglo-Américains, en partie grâce au soutien de la mafia (juillet 1943), est épuisée par la guerre et la famine. Turiddu, comme on l’appelle dans sa famille avant qu’il ne devienne le roi de Montelepre, se débrouille comme tant d’autres en pratiquant le marché noir. Sa vie change le 2 septembre 1943. Une patrouille de carabiniers l’arrête. On en vient aux armes, Giuliano tue un carabinier et, blessé, il réussit à s’enfuir. Les soldats ont pourtant gardé en leur possession sa carte d’identité : pour Giuliano, il ne reste plus qu’à se cacher ou à se rendre. Il choisit de prendre le maquis et se réfugie sur les montagnes autour de Montelepre, qu’il connaît comme ses poches. Très vite, des centaines d’hommes le rejoignent. Pour la plupart, ce sont des jeunes qui ont commis des délits et qui fuient la justice. C’est ainsi que naît la bande Giuliano. Au début, elle ressemble à tous ces nombreux groupes dont la Sicile était infestée à cette époque chaotique. Ce sont des temps de grands changements politiques au niveau international : pour les États-Unis et la Grande-Bretagne, le contrôle de l’île est essentiel d’un point de vue stratégique. Et ce le sera encore davantage d’un point de vue anti-soviétique avec le début de la Guerre Froide.
Sur l’île – nous sommes en 1944 – le vent séparatiste souffle fort. De plus en plus de Siciliens réclament l’indépendance de l’île avec la perspective d’une annexion aux États-Unis. Les Alliés attendent de voir comment évolue la situation. Giuliano, de plus en plus hors-la-loi, comprend que le séparatisme serait l’unique voie qui lui permettrait, une fois la Sicile détachée de l’Italie, de retourner dans la légalité. Sa bande devient le bras armé du séparatisme politique réuni au MIS (Mouvement pour l’Indépendance de la Sicile). Turiddu est nommé colonel de l’EVIS (Armée volontaire pour l’Indépendance de la Sicile). La mafia fait partie du jeu. Au milieu de ses montagnes, Giuliano construit sa légende : il est très habile dans la guérilla, attaque les casernes des carabiniers, se finance en se spécialisant dans l’enlèvement de personnes, nargue les deux divisions de soldats qui cherchent à l’arrêter.

Un Robin des bois sicilien
C’est ainsi que naît le mythe du Robin des Bois sicilien. Les gens l’aiment, le protègent, l’aide parce que Turiddu représente le symbole de la lutte pour la libération de la Nation Sicilienne. Mais le rêve ne peut se réaliser. Le climat international a changé : les États-Unis et l’Angleterre ont abandonné la cause séparatiste et l’État italien arrête le groupe politique de sécession. Les événements qui se succèdent de la fin de l’année 1945 à juin 1946 sont cruciaux pour l’Italie et pour l’île. L’utopie séparatiste perd la partie sur le plan politique. À l’intérieur du nouvel État italien, le statut spécial est accordé à la Sicile. Les séparatistes sont libérés. Entre temps, les Italiens choisissent la République lors du Référendum du 2 juin 1946. Vingt jours plus tard, le ministre de la Justice du gouvernement provisoire d’alors, le communiste Palmiro Togliatti, signe l’amnistie pour les crimes et les délits politiques accomplis par les membres de l’EVIS. Giuliano exulte, il croit également que pour ses hommes et lui-même l’heure de la liberté est toute proche. Mais il se trompe, l’amnistie ne concerne pas les crimes commis avant l’aventure séparatiste. Turiddu, et ce ne sera pas la seule fois, se sent trahi par ses anciens amis qui, maintenant qu’ils sont libres, ont accepté de devenir de respectables hommes politiques du Parlement italien. Que faire alors ? Continuer les vols, les vengeances, les assauts contre les forces de l’ordre et les proclamations. Et c’est ici que le mystère s’épaissit. Turiddu, le paysan à moitié analphabète, fait remettre une lettre, par l’intermédiaire d’un journaliste américain (peut-être agent des services secrets américains), au Président Truman. Dans un italien parfait, qui lui aura été peut-être suggéré par une personne occulte, Giuliano se proclame le champion de l’anticommunisme en Sicile. Nous sommes en janvier 1947 et c’est la Guerre Froide. Sur l’île aussi. Peu de temps après, nous sommes alors en avril, les élections régionales en Sicile se concluent par la victoire de l’alliance social communiste, le Blocco del Popolo, devant la Démocratie Chrétienne (Dc), les Monarchistes et le MIS. Les communistes promettent une réforme agraire, mais pour les latifundistes, souvent liés à la mafia, ce serait la fin. La DC et les États-Unis craignent que la Sicile ne finisse dans l’orbite de Moscou. Comment faire alors pour arrêter le péril rouge ? Tout simplement, en utilisant Giuliano. On lui promet l’expatriation en échange d’une lutte sans quartier contre le communisme.
C’est justement cela qui mène au scénario du massacre de Portella della Ginestra, où a lieu le premier massacre d’État de l’Italie républicaine (le 1er mai 1947). À la fin du mois d’avril, Turiddu reçoit une lettre. Après l’avoir lu et détruite, il dit aux siens : « le moment de notre libération est arrivée… allons tirer sur les communistes ». Qui lui a ordonné d’ouvrir le feu sur les familles de paysans et de travailleurs réunis le jour de la fête du travail pour prendre part à une réunion socialiste dans la vallée ? L’autre mystère réside dans la dynamique du massacre qui tua 9 adultes et 2 enfants et blessa 27 personnes. On tira de 4 sommets différents, mais étrangement, au cours des procès qui suivirent la tuerie, on ignora les témoignages de ceux qui avaient vu quelqu’un tirer aussi depuis le Cozzo Dxuhait. Qui donc ouvrit le feu ?

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