» Carlo
Azeglio Ciampi, sentinelle de la démocratie
Par Dominique Dunglas,
correspondant à
Rome du journal Le Point
La scène se déroule le 19
avril dernier au palais du Quirinal, l’Elysée
transalpin. Comme chaque année, le Président
Carlo Azeglio Ciampi reçoit tous les grands noms
du cinéma italien avant la remise des Donatello,
l’équivalent des César. A quelques
semaines de la fin du mandat du Président de la
République, la cérémonie a des allures
d’adieux chargés d’émotion.
À la fin de la rencontre, les artistes entourent
Carlo Azeglio Ciampi : « Président, ne nous
abandonnez pas. Restez au Quirinal ! ».
Depuis quelques semaines, les témoignages d’affection
se sont multipliés envers Carlo Azeglio Ciampi.
Et au-delà des appartenances politiques, les sondages
indiquent que la grande majorité des Italiens voudraient
que la Président reste au Quirinal pour un autre
mandat, malgré ses 85 ans. Cette ferveur populaire
avait conduit majorité et opposition à proposer
un nouveau septennat à Ciampi. Une unanimité
rare dans un pays ou le combat politique d’une rare
violence a transformé les adversaires en ennemis.
Mais le 3 mai dernier, le Président a mis fin aux
spéculations en annonçant son « indisponibilité
» pour un nouveau mandat. Une décision courageuse
et digne, à l’image d’une vie entièrement
dévolue à son pays.
Carlo Azeglio Ciampi est né dans une famille bourgeoise
le 9 décembre 1920 à Livourne. À
21 ans, il est mobilisé dans l’armée
fasciste. Il déserte un an plus tard pour rejoindre
la résistance dans les rangs du Parti d’Action,
le mouvement antifasciste non communiste. Ce premier engagement
le marquera. L’antifascisme et les valeurs du patriotisme
l’animeront toute sa vie. En 1946, sur les conseils
de sa jeune épouse Franca, il passe un concours
pour entrer dans la Banque d’Italie.
Autre choix crucial. Ciampi a passé 47 ans dans
la Banque d’Italie en gravissant tous les échelons
pour en devenir le gouverneur pendant 14 ans. S’il
a adopté le style un peu compassé et froid
de la vénérable institution, il en a surtout
épousé le sens du devoir et du service de
l’état. Ciampi est, et il le restera durant
sa carrière politique, un grand commis de l’état.
Au printemps 1993, l’Italie vit une période
dramatique. La mafia a posé des bombes à
Rome, Florence et Milan. L’enquête «
mains propres » ravage la classe politique et le
monde industriel. Les finances publiques sont dans le
rouge. Le Président Scalfaro fait appel à
Ciampi pour diriger un gouvernement de « techniciens
» détaché des partis politiques. L’ancien
gouverneur de la Banque d’Italie défend la
lire, réforme les institutions et inaugure une
politique de concertation entre syndicats, patronat et
gouvernement. Déjà, la « méthode
Ciampi » rassemble.
Son gouvernement dure jusqu’à l’élection
de Berlusconi en 1994. En 1996, il est rappelé
par Romano Prodi au ministère l’économie.
Ciampi y accomplit le miracle de faire prendre à
l’Italie le train de l’Euro et de rééquilibrer
les comptes publics grevés par un endettement colossal.
Le 13 mai 1999, enfin, il est élu Président
de la République au premier tour.
Avec le retour au pouvoir de Silvio Berlusconi en 2001,
l’Italie se retrouve gouvernée par deux hommes
que tout sépare. On connaît le style paillettes
du Cavaliere. Ciampi est son contraire. Il n’a jamais
quitté son appartement dans le quartier populaire
de la Salaria. Il passe ses vacances à faire du
« pattino » _ sorte de pédalo à
rames _ à Santa Severa, modeste station balnéaire
loin des fastes de la Sardaigne. Retraité de la
Banque d’Italie, il a refusé de percevoir
son salaire de 7 millions de lires lorsqu’il était
Président du conseil. Totalement dédié
à sa famille et à son travail, on ne lui
connaît qu’une seule faiblesse : le chocolat.
La rigueur de Ciampi se heurte rapidement aux méthodes
de flibustier de Berlusconi. Le Président de la
République refuse d’entériner cinq
lois promulguées par le gouvernement. Toutes les
cinq touchent des sujets très sensibles pour le
Cavaliere : la justice, l’équilibre du paysage
audiovisuel italien, l’indépendance de l’information.
Pourtant, Berlusconi n’engagera jamais d’épreuve
de force contre Ciampi. Car si Berlusconi est populiste,
Ciampi est populaire. Son indice de popularité
n’est jamais descendu sous la barre des 80% et le
Président du Conseil sait qu’il n’a
rien à gagner d’un conflit avec l‘hôte
du Quirinal.
Les Italiens sont reconnaissants à Carlo Azeglio
Ciampi d’avoir su rester au-dessus des intérêts
partisans du monde politique. Il a défendu l’unité
du pays - notamment face à la Ligue du Nord qui
a des revendications indépendantistes - les principes
de la constitution, l’indépendance des pouvoirs.
Au fil du temps et des voyages qu’il n’a cessé
d’accomplir dans les 103 provinces italiennes avec
son inséparable épouse, le sentiment de
respect s’est transformé en affection. Un
lien qui situe Ciampi aux cotés du charismatique
et chaleureux Sandro Pertini dans le Panthéon des
Présidents de la République.
Pour les Italiens, Carlo Azeglio Ciampi était la
sentinelle de la démocratie. Son départ
laisse un grand vide.
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