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Luchino Visconti
 

» Luchino Visconti, entre vérisme et lyrisme
Par Pierre Cadars

Il y a cent ans, le 2 novembre 1906, Luchino Visconti naissait à Milan. Soixante-dix ans plus tard, le 17 mars 1976, mourait à Rome celui qui était devenu entre temps l’un des plus grands noms du cinéma et du théâtre italiens. À l’heure des anniversaires, retour sur une œuvre hors du commun.

Trop célèbre pour ne pas avoir aussi conservé sa part de secrets, le metteur en scène du « Guépard » et de « Mort à Venise » résiste aux classifications rapides. Dès que se prononce son nom, plusieurs identités se chevauchent et semblent même se contredire : l’aristocrate « nato con la camicia », le militant néo-réaliste, l’esthète raffiné, le compagnon de route du PCI (parti communiste italien), le passéiste, l’homme engagé…Qui est vraiment Luchino Visconti ? Son œuvre pourtant manifeste une réelle cohérence et si l’on peut espérer qu’à l’occasion de cet anniversaire, l’ensemble de ses films ressorte dans les salles ou en DVD, on ne peut que regretter que de son activité si importante dans les théâtres il ne reste guère aujourd’hui que des souvenirs épars. Mais cette question de la fuite du temps, entre mémoire et oubli, n’est elle pas déjà au cœur de toute la démarche artistique de celui qui rêvait d’adapter à l’écran « À la recherche du temps perdu » ?
Au même titre qu’Anton Tchekhov et Thomas Mann, Marcel Proust fait partie en effet des écrivains qui ont accompagné sa vie, or ils ont tous en commun le souci de décrire avec le maximum de précision une société dont on devine l’évolution irréversible jusqu’à une mort prochaine. Cela se retrouve dans la plupart de ses films surtout à partir du « Guépard » (Il Gattopardo - 1963) dont la dimension autobiographique n’est pas négligeable. « Si nous voulons que tout reste pareil, il faut que tout change », ce que l’on entend ici vaut certainement pour le cinéaste lui même, sans cesse partagé entre son attachement à une culture ancienne et son désir d’épouser son siècle.

Une confrontation douloureuse
Quelques années plus tard, « Violence et passion » (1974), portrait d’un intellectuel isolé des laideurs du quotidien parmi ses livres et ses tableaux anciens, reviendra sur cette confrontation douloureuse avec un monde qui se dérobe sous vos pas. Plus que ce titre français, que Visconti n’aimait pas, le titre italien du film, « Gruppo di famiglia in un interno », dit bien dans quel cadre se déroule ce débat. À la référence à un type de peinture en vogue dans la société aisée du dix-neuvième siècle (les scènes d’intérieur) s’ajoute la place que prend ici la famille, à la fois comme creuset d’identité et lieu de tensions. Qu’on en juge seulement par « Rocco et ses frères » (Rocco e i suoi fratelli - 1960), histoire d’une mère et de ses fils qui, venus de Lucanie, débarquent à Milan afin d’y trouver leur place au soleil, tout en y conservant leurs racines communes, ou par « Les Damnés » (La Caduta degli dei - 1968) qui décrit avec une rare férocité les déchirements internes d’une caste industrielle dans les premiers mois du Nazisme. Devant cette inéluctable désagrégation des structures sociales, l’art peut apparaître comme un refuge, mais les illusions y ont aussi leur place, à tous les niveaux de la société, à toutes les époques. La femme du peuple qui rêve que sa gamine devienne une vedette de cinéma (Bellissima - 1951) est forcée de reconnaître que Cinecittà est plus proche de l’enfer que du paradis. Louis II de Bavière (Ludwig - 1972) ne rencontre qu’incompréhension et jalousies dans ses nouvelles croisades esthétiques. Sur une plage vénitienne, un musicien renommé (« Mort à Venise »  - 1971) doit se rendre à l’évidence : la beauté qu’il cherche à atteindre n’en finit pas de se dérober à lui. On retrouve donc ici et là, et jusque dans son tout dernier film, « L’Innocent » (L’Innocente - 1976), cette image terrible de la mort (ou du moins de l’échec des illusions) qui vient fausser les équilibres, dissiper les ambitions, modifier les images trop lisses. De la part d’un artiste dont l’histoire familiale se confondait depuis le Moyen-âge avec celle de l’Italie, comment ne pas se dire qu’il y avait là aussi la marque d’une inquiétude profonde sur l’avenir de cette grande culture européenne, que ses propres ancêtres avaient contribué à définir et à laquelle il restait si attaché ?

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