» Dans l’intimité de la mémoire : la catastrophe de Marcinelle
par Melania Mazzucco – photos de Marina Cavazza
«Ci sono nomi che risuonano in noi come quelli dei campi di battaglie ormai dimenticati. Esotici, evocativi e vagamente sinistri, rimandano a episodi di cui non sappiamo quasi più nulla». Marcinelle è uno di questi nomi. Sessant’anni fa, l’8 agosto 1956, una catastrofe in miniera tolse la vita a 262 persone, tra cui 136 italiani. La scrittrice Melania Mazzucco, Premio Strega nel 2003 con il libro «Vita» e
la fotografa Marina Cavazza ci conducono in una intensa
riflessione personale su questo avvenimento. Un solo
scopo: non dimenticare.
Il est des noms qui résonnent en nous comme ceux des champs de bataille désormais oubliés. Exotiques, évocateurs et vaguement sinistres, ils nous rappellent des épisodes dont nous ne savons presque plus rien, si ce n’est que quelque chose de sanglant et d’important, peut-être même de décisif pour le sort de l’humanité, s’y est déroulé. J’appelle cela la géographie de la mémoire. Chacun de nous a ses propres noms. Ils se logent dans les méandres les plus secrets de l’esprit, disparaissent pour se rallumer à chaque fois que quelqu’un les évoque. Il ne peut les oublier car ces noms racontent son histoire personnelle, ses obsessions, son emplacement dans l’espace et le temps. Parfois – sans savoir comment – il lui arrive de se trouver exactement en ce lieu, et de découvrir que ce n’était pas seulement un nom, mais un fait. Parmi mes noms il y a Canne, Mohács,
Beresina, Piazza Fontana, Ustica. Et Marcinelle.
Le charmant nom d’une petite ville Belge qui m’est inconnue s’est ajouté au chapelet – parmi ceux qui rappellent les affrontements militaires de l’histoire, les guerres de religion marquant une époque, les révoltes épiques des peuples envahis, les ignobles massacres italiens sans coupable, les mystères sans explication. Au début, donc, Marcinelle était simplement un nom. Et rien d’autre. Parce que, lorsque Marcinelle devint pour des millions d’Italiens synonyme de la tragédie de la mine, je n’étais pas encore là. Et Marina Cavazza n’était pas là non plus. Nous appartenons à une génération posthume à de nombreux événements décisifs du vingtième siècle. La guerre, l’émigration massive, la contestation. Il nous revient la tâche, subordonnée sans doute mais pas moins importante pour autant, de relier deux siècles, et de transmettre au vingt-et-unième la mémoire – vivante – du précédent.
Nous sommes nés après – quand même le dernier procès pour les événements de Marcinelle était terminé, quand les morts étaient déjà une coupure de journal jaunie, une lamentation publique et une inguérissable blessure privée, quand la mémoire de l’incident était déjà histoire – ou légende. Mais Marcinelle était déjà aussi un rite contraint, d’autant plus rhétorique que son souvenir se faisait plus pâle, qui finissait par confondre les existences individuelles en un monument collectif. Que peut donc faire une artiste qui ne veut pas vivre après mais maintenant, qui dans son présent veut retrouver les vies perdues des autres ? Elle peut essayer d’intercepter les échos des faits, les traces des personnes, la mémoire des corps, des visages, des noms, des sentiments, des paysages – le langage concret des choses. Photographier – mais aussi écrire, et, simplement, créer – est un défi à la mort, continu, modeste mais tenace. Face au néant qui avance, dans le trou noir qui, comme la mine du Bois du Cazier, finit par engloutir toute vie, il n’y a qu’une voie. Raconter – rappeler – cueillir les instants précieux
de chaque vie.
Quand il y a maintenant plusieurs mois Marina Cavazza
m’a parlé de son projet, j’ai pensé que la photographe et l’écrivain avaient choisi de poursuivre échos, reflets, vie, de façons apparemment différentes – mais peut-être, au fond, identiques. Elle, cherchant, écoutant et regardant. Moi, cherchant, écoutant et racontant. Quelques années en arrière, en effet, j’ai essayé de reconstruire la vie d’un groupe de personnes quelconques (parmi lesquelles il y avait mon grand-père), ayant vécu en marge de la grande Histoire, dont elles avaient pourtant été des acteurs et peut-être des victimes. D’arracher à l’anonymat et au silence leurs existences d’émigrés, employés de chemins de fer, mineurs, couturières, crieurs de journaux. J’ai choisi un groupe d’Italiens de Tufo di Minturno, en Terra di Lavoro, émigrés aux États-Unis au début du dix-neuvième siècle, et j’ai essayé de raconter – dans un roman que n’importe qui puisse lire aujourd’hui, au début du vingt-et-unième siècle – leurs histoires, qui nous représentaient tous dans un sens. Ce roman s’appelle « Vie » parce que c’est finalement exactement de cela qu’il
parle. De ce qui reste de la vie quand il ne reste
rien.
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