» CINE-CITTA,
passeggiata romana con fermata facoltativa
par Pierre Cadars
De
Roberto Rossellini à Ettore Scola en passant par
Federico Fellini e Nanni Moretti, Rome s’expose et
s’impose sous le regard du cinéma. Quelques visages
en mouvement, nobles et populaires, toujours hauts
en couleurs.
Rome est trop aimée, depuis
trop longtemps, pour ne pas présenter à ses admirateurs
des visages contradictoires. Tel n’en retiendra que
les équilibres majestueux de la Villa Medici alors
que tel autre préférera le désordre du Trastevere.
Aux sculptures troublantes du Bernin certains iront
peut-être jusqu’à opposer celles, plus équivoques,
du Foro Italico. Et ne parlons pas de l’abîme qui
existe entre ceux qui viennent pour y prier et ceux
qui tentent, généralement en vain, d’y partager les
derniers soubresauts de la dolce vita. En fait, ici,
plus que dans toute autre ville au monde, le poids
de l’histoire peut se faire étouffant. Avant de découvrir
la ville éternelle, on vient déjà y vérifier ce que
l’on sait déjà d’elle. Heureusement, très vite, les
images se superposent, se confondent même, et c’est
dans ces rapprochements incongrus – culture et désinvolture,
patrimoine et vandalisme, mémoire et goût de l’instant – que
réside peut-être le plus grand charme de Rome. Qu’on
se rappelle seulement les tableaux de Pannini et
d’Hubert Robert, où, dans un décor de ruines antiques,
l’activité quotidienne se poursuit, indifférente,
obstinée, avec ses lavandières, ses bergers ou ses
simples flâneurs. C’était au dix-huitième siècle
mais, sur le fond, rien n’a changé depuis. La chance
(ou la malchance ?) de cette capitale millénaire
est de n’avoir jamais été une ville-musée que l’on
visiterait calmement, à l’abri de l’air du temps.
Elle vit, elle bouge sans cesse, elle parle et elle
chante dans la plus surprenante des cacophonies.
N’en doutons pas : c’est une ville-cinéma.
Et, de fait, on ne compte plus aujourd’hui les films qui lui ont été consacrés
ou qui plus simplement ont su y trouver un cadre qui leur convienne. Quand ce
n’était pas en décors naturels, les studios de Cinecittà étaient là pour recréer
l’illusion. Même si, à quelques kilomètres à peine, les mêmes pierres restaient
en place et les paysages n’avaient guère changé. Pour donner plus de vraisemblance à un
péplum, ne suffisait-il pas de quelques prises de vue sur la Via Appia, agrémentées
de plans de coupe sur des pins ou des lauriers en fleurs qui semblaient, eux
aussi, avoir résisté à toutes les tempêtes de l’histoire ?
Mais ce n’est pas tant à ce type de films, à sujet plus ou moins historique,
que nous voulons nous intéresser ici. Cette version latine tant et tant de fois
ressassée ne ménage plus guère de surprises. Nous préférons les images d’une
Rome en mouvement, celle qui ne suscite pas seulement des passions livresques
mais que l’on peut désirer dans sa chair, que l’on peut aimer et détester à la
fois, peut-être tout simplement parce qu’elle n’a pas dit encore et qu’elle ne
dira jamais son dernier mot.
Un portrait sans maquillage
Cet art de surprendre sans cesse, reconnaissons-le une première fois dans le
Roma, città aperta (Rome, ville ouverte) que Roberto Rossellini tourne en 1945.
Où est la surprise ? À la fois dans la restitution presque simultanée d’un événement
historique et dans sa manière de le filmer sans en dénaturer la violence immédiate.
Film sur la résistance du peuple romain dans les derniers mois de l’occupation
allemande, il n’évite pas toujours un manichéisme sommaire. Certes il y a là de
bons patriotes italiens et d’infâmes nazis mais, ne nous y trompons pas, le vrai
sujet n’est pas dans cette opposition entre le bien et le mal, entre les victimes
et les bourreaux. « Ville ouverte », Rome nous livre son âme, nous pourrions
même dire ses tripes. Avant, dans le cinéma qu’avait promu le fascisme, seules
semblaient compter les apparences et, si la propagande officielle ne se lisait
pas ouvertement dans tous les scénarios, les images du quotidien étaient assez
neutres, assez romanesques, assez lisses pour ne laisser deviner aucune contestation,
aucun désordre.
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