» Mémoires collectives d'ouvriers immigrés en Midi-Pyrénées
par Sara Jabbar-Allen et Tania Helbringer photos de Sara Jabbar-Allen
L'immigration ouvrière a pris une part importante à l'histoire contemporaine des régions françaises. Un travail original va en recueillir les traces dans la région Midi-Pyrénées. Une initiative dont RADICI se fait volontiers le relais, et qui pourrait inspirer d'autres collectivités territoriales.
Giulia, une jeunesse d’ouvrière agricole
Giulia est arrivée de Pozzo Leone, dans la province de Vicenza, où elle était née en 1926. Les raisons qui ont motivé le départ de toute sa famille pour la France sont à la fois économiques et politiques. En ces années noires, « si on n’était pas du côté de Mussolini, on n’avait pas de travail; il fallait avoir la Camicia nera » confie-t-elle. C’est ainsi que son oncle est venu travailler la terre comme ouvrier agricole du côté d’Avignonet-Lauragais. Un an d’économies et de privations plus tard, il a fait venir toute la famille.
Giulia, qui avait été scolarisée pendant deux ans en Italie, poursuivra sa scolarité deux ans de plus en France. De ce temps-là, elle se rappelle que l’exil était plus pesant aux femmes de sa famille, ainsi qu’à celles des autres familles d’ouvriers agricoles italiens installés nombreux dans la région. « Il n’y avait que des Italiens, on faisait de l’agriculture. » Pour la plupart citadines, elles supportaient mal l’isolement d’une vie rurale dans des fermes éloignées de tout. « C’était vraiment loin de tout, il fallait aller chercher l’eau à un kilomètre, c’était déprimant. »
Après avoir été employée dans l’agriculture pendant sa jeunesse, Giulia se maria à un Ariégeois de Saint-Girons et passa le restant de sa vie active à tenir une épicerie.L’heure de la retraite venue, elle a conservé la balance à deux plateaux dans sa maison de Saint-Girons - « pour contrôler si les commerçants sont honnêtes ou pas » - où sa fille et sa petite-fille la rejoignent tous les jours. Elles recréent toutes les trois la chaleur du cocon familial indispensable dans la tradition italienne.
Michel et Calogero, la mémoire des mines de Sentein
Il en est autrement du destin de Michel. Sa famille, originaire de Sicile, est arrivée dans le cadre d’un accord entre les gouvernements italien et français passé en 1948, «
pour amener de la main d’œuvre pour la mine de Sentein ». Il faut des bras pour reconstruire le pays après la guerre. C’est ainsi que le père de Michel est venu travailler à la mine de Sentein. Au bout d’un an, il a été en mesure de louer une maison «
dans un hameau qui s’appelle Morère-Rouge », à quelques kilomètres du village, et de faire venir femme et enfants. Michel était alors âgé de quatre ans. Son frère aîné, Calogero, 21 ans à l’époque, a partagé le travail du père à la mine. Il se souvient des semaines passées dans les baraquements sans redescendre au village. La soeur aînée, trop âgée pour être scolarisée en Ariège, n’a de ce fait jamais bien maîtrisé la langue française.
Quant à Michel et à sa plus jeune soeur, ils ont rapidement partagé les jeux et l’idiome des enfants d’Ariège. «
Des souvenirs, à Sentein, j’en ai beaucoup. » Michel pense que ses parents se sont sacrifiés pour lui : en moins de dix ans, ils avaient amassé un petit pécule suffisant pour envisager un retour au pays, mais ils n’ont pas voulu faire vivre un nouvel exil à leurs enfants. D’autant plus qu’un petit frère était né sur le sol français, et que Michel allait au lycée, donnant petit à petit l’espoir aux parents qu’un de leurs enfants échappe à la condition ouvrière. Cet espoir pesait lourd dans la balance et les parents demandèrent la naturalisation au début des années 60.
«
Il fallait attendre une dizaine d’années pour être naturalisés ». Au passage, certains des enfants perdirent leur prénom italien : c’est ainsi que celui qui s’appelait en vérité jusque là Michele, devint seulement Michel. Mais c’est également à cette occasion que Michel pu poursuivre ses études au lycée en bénéficiant d’une bourse, avantage réservé aux citoyens de nationalité française.
suite sur RADICI