» Avec les
yeux d'Elsa Morante
Par
Cristina Noacco
Dans La Storia, la rencontre entre Ida
et le marbrier de San Lorenzo, juste après le bombardement
qui a détruit, le 19 juillet 1943, le quartier
où ils habitent, offre un exemple représentatif
de la capacité d’Elsa Morante à traiter
l’Histoire non seulement avec lucidité mais
aussi avec humour, tout en jetant un regard compatissant
sur le sort des innocents.
Le langage du marbrier, un communiste obligé de
garder le bras plâtré dans la position du
salut fasciste, et davantage composé de grognements
que de mots, comme si ce personnage voulait renier son
appartenance à une humanité sans cœur,
qui détruit villes et êtres vivants. On dirait
que, par ce bafouillage, il se rapproche de l’enfant,
de celui qui ne maîtrise pas encore l’usage
de la parole. Un lien invisible, dont la marque la plus
évidente est ce détournement de la parole,
voire le silence, relie, dans cet épisode, le comportement
de tous les personnages .
Biographie
Née à Rome en 1912, Elsa Morante y est morte
en 1985. Sa première production littéraire
(les recueils de nouvelles Il gioco segreto, 1941, et
Le straordinarie avventure di Caterina, 1959) annonce
des motifs qu’elle privilégiera tout au long
de son expérience d’écrivain : un
“ naïf besoin du merveilleux ” et une
“ clairvoyance adulte ” (G. Debenedetti).
En particulier, ces traits apparaissent évidents
dans son premier roman : Menzogna e sortilegio (1948).
Dans le roman initiatique L’isola di Arturo (1957),
l’auteur oppose même clairement le lieu mythique
de l’île de Procida, où grandit le
protagoniste (qui porte le nom du roi légendaire),
à la réalité décevante de
l’histoire. Les années soixante marquent
pour Elsa Morante un tournant décisif dans sa vie
sentimentale (en 1962, elle se sépare d’Alberto
Moravia, qu’elle avait épousé en 1941)
comme dans son évolution intellectuelle (le discours
Pro o contro la bomba atomica, 1965, et les poèmes
Il mondo salvato dai ragazzini, 1968, représentent
le fruit de son engagement politique). En 1974, elle publie
le roman La Storia : une chronique de l’Histoire
de Rome, de l’Italie et du monde pendant la deuxième
guerre mondiale, que l’auteur présente à
partir de l’histoire d’une famille romaine.
Son dernier roman, Aracoeli (1982), témoigne de
la perte de toute illusion dans le rôle social de
l’écrivain : le protagoniste est à
la recherche de ses origines mais sa quête, comme
celle d’Elsa, ne le conduit qu’à la
déception et à la négation définitive
de toute expérience.
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