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Chipilo, histoire d’une colonie italienne au cœur du Mexique

Chipilo, histoire d’une colonie italienne au cœur du Mexique

par Florence Bourdois

À 200 km au sud-est de Mexico, à 12 km de Puebla, capitale de l’État du même nom, se trouve Chipilo, jolie petite ville d’environ 3000 habitants, à la prospérité évidente et affichée. La ville fut fondée à la fin du XIXe siècle par des émigrés vénètes, et aujourd’hui encore on y entend parler le dialecte de Segusino... Situé à quelque 2150 m d’altitude, d’une superficie de 600 ha, dont 400 occupés par les pâturages et les prairies de luzerne et d’alfalfa, Chipilo est une étrange enclave italienne au cœur du Mexique : tout autour des limites de la commune fleurissent les champs de « nopales », ces cactus comestibles qui donnent aussi les figues de Barbarie, les « pirules » ou faux-poivriers, et les villages à la population indigène. Mais, dès l’entrée dans la rue principale, on se dit que quelque chose diffère des autres villages mexicains... Les maisons (coquettes, soignées, fleuries pour la plupart), l’odeur du fourrage, omniprésente, et les noms enfin, sur les enseignes : à consonance fortement italienne ! On a l’impression d’être ailleurs, du côté des Alpes du sud. Les enfants sortant de l’école évoquent leurs lointains cousins de Vénétie, cheveux et teint clairs pour la plupart d’entre eux. Je réalise alors qu’ils ne font pas attention à moi, je dois leur sembler familière ! Sur la place de la mairie, la « Casa de Italia » fait office de salle des fêtes et dans l’église voisine, les statues de Saint Antoine de Padoue et de Sainte Rita occupent une place privilégiée… Non loin du village, se dresse le Cerro de Grappa (la colline de Grappa), lieu de promenade des Chipileños, alors qu’au loin se découpe la silhouette du Popocatepetl, dans la fumée qui s’échappe de son cratère et qui n’inquiète que moi… Trois monuments accueillent le visiteur au sommet du Cerro de Grappa : celui du Sacré Cœur, celui de la Vierge du Rosaire et enfin celui érigé en hommage aux soldats italiens tombés sur les bords du Piave lors de la Grande Guerre. La pierre qui a servi à la construction de ce monument a été rapportée d’Italie en novembre 1924. Ainsi, même Chipilo a son monument aux morts… Mais retournons en Vénétie, à Segusino, province de Treviso, sur le Piave, entre Feltre au nord et Valdobbiadene au sud. Nous sommes en 1882. Des inondations particulièrement désastreuses au printemps ont laissé des dizaines de morts, décimé le bétail, rendu incultes des parcelles entières et de nombreuses familles se retrouvent sans travail. Cette zone préalpine vient de connaître plusieurs années d’inondations catastrophiques entre 1875 et 1880. Dès le mois de janvier 1882, des représentants de la Compagnie de Navigation génoise Rovatti sillonnent la Vénétie à la recherche d’émigrants potentiels, faisant l’éloge du Brésil, de l’Argentine et du Mexique. Au Mexique précisément, le président Porfirio Díaz, admirateur de l’Europe et désireux de peupler son pays de main-d’œuvre européenne, a fait promulguer des lois dès 1875 afin de favoriser l’installation d’émigrants européens. Les paysans de Vénétie entendent parler de ce pays où l’on fait deux récoltes de maïs par an, où de vastes terres les attendent, et où de nombreux Italiens originaires du Piémont, de Lombardie, se sont déjà installés, dans l’État de Veracruz principalement, se lançant dans la production de caféiers avec succès. Un peu plus au nord, sur le Golfe du Mexique, ce sont des Français, originaires de Champlitte en Haute-Saône, qui plantent la vigne que le phylloxéra a ruiné dans leur patrie. Ces colonies se sont si bien intégrées et mélangées à la population indigène que seuls quelques patronymes rappellent aujourd’hui leurs origines italiennes ou françaises. Le 22 août 1882, le vapeur « Atlantico » de la Casa di Navigazione Rovatti di Genova quitte le port de Gênes avec à son bord quelque 68 familles d’émigrants : 40 proviennent de Segusino, 13 de Quero, 6 de Valdobbiadene, 3 de Feltre, 3 de Montebelluna, 2 de Pederobba et une famille de Schievenin. Chaque père de famille emporte avec lui de nombreux outils agricoles, et quelques têtes de bétail. Il signera à l’arrivée un contrat de travail avec le gouvernement de l’État de Puebla qui lui accorde 6 hectares en moyenne. Certaines familles nombreuses recevront jusqu’à 13 hectares. Au matin du 23 septembre 1882, après un mois de traversée, l’Atlantico arrive au port de Veracruz. Et le 2 octobre suivant, chacun est prêt à se mettre au travail, sur les terres de Chipiloc, qui en langue locale nahuatl signifie « lieu où se trouve le cristal fin, transparent ».



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