
Bûcherons et charbonniers bergamasques en migration à travers la montagne
par Philippe Hanus
Dans les Alpes, échanges et mobilités ont favorisé de longue date des interpénétrations culturelles entre versant italien et versant français.
Des mobilités anciennes à l’émigration de masse
Contrairement aux idées reçues, les pays de montagne ne sont pas qu’un « réservoir d’hommes » pour les centres urbains et la plaine, mais des territoires inventifs, aux terroirs complémentaires de ceux du piémont, où le relief n’a jamais été un obstacle à la mobilité.
Les Alpes bergamasques, au nord de la Lombardie, sont entaillées de nombreuses vallées orientées nord-sud, alimentées par de puissants cours d’eau comme le Brembo. Elles abritent dès le XIIIe siècle des industries du fer utilisant la force hydraulique et mobilisant des quantités importantes de charbon de bois cuit dans les forêts riveraines. Ce type d’activité a occupé pendant des siècles une population importante d’ouvriers du fer, bûcherons et charbonniers, se transmettant le métier de père en fils, et qui ont progressivement acquis une habileté célèbre au-delà même des frontières de la Lombardie. Aussi est-ce conformément à cette habitude de la mobilité que des spécialistes du fer et de la forêt quittent le pays pour aller travailler en Suisse et en France dès l’époque Moderne, comme ces maîtres ferriers et charbonniers, originaires du haut val Brembana (Isola di Fondra), qui s’installent dans le pays d’Allevard au pied du massif de Belledonne, entre 1598 et 1650. C’est à partir de 1860, que le grand mouvement d’émigration des Italiens se déploie en absorbant les migrations traditionnelles induites par la continuité géographique à travers l’arc alpin. La grande crise économique européenne des années 1875-90 accentue les mouvements de population amplifiés par la deuxième révolution industrielle ; la chute des prix du bois provoque une crise des vocations parmi les ouvriers forestiers français.
Dans ce contexte plusieurs milliers de bûcherons et charbonniers bergamasques vont être sollicités pour faire la saison en France, du Haut Doubs au Gard.
L’émigration est d’abord saisonnière, de Pâques à la Toussaint, avec retour au pays natal en hiver, et se transforme parfois en un projet d’installation définitive en France au bout de quelques années. Le surnom d’ « hirondelles » qui leur est donné dans le Jura rappelle que le travail de ces hommes qui vont « faire la campagne en France » est rythmé par les saisons. Ils circulent selon une logique de massif forestier, du Jura au Vercors ou du Mont Blanc aux Bauges car les industriels achètent des coupes dans un vaste périmètre s’étendant jusqu’à 150 km de leur lieu d’implantation et organisent le transport de leurs équipes de bûcherons sur de vastes échelles. Lors de la Première Guerre mondiale, les besoins en bois des papeteries de France, situées à Lancey, au pied de la chaîne de Belledonne, augmentent de manière exponentielle. Ces grands chantiers nécessitent de forts contingents de bûcherons, majoritairement bergamasques, de 600 à 700 hommes, répartis en équipes d’une centaine d’individus dans diverses coupes de bois. L’encadrement est confié à un capo maestro d’origine italienne, attaché depuis longtemps à la même entreprise. Généralement celui-ci engage les bûcherons dans sa région natale : vallées du Brembo (Imagna, Brembilla, Brembana) et du Serio (Clusone). Il s’adresse à ses parents ou amis et aux personnes qu’il estime pour leur compétence. Le contremaître joue un rôle essentiel dans l’organisation de l’émigration et la bonne marche de l’entreprise : il est bilingue, fait l’intermédiaire entre pays de départ et d’accueil et connaît les démarches administratives.

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