France terre promise
propos recueillis par Thomas Nispola
À l’occasion de la parution de son livre Une histoire de promesse – La vie rêvée des Italiens de France, et du dvd qui en est inspiré (La vie rêvée des Italiens du Gers), nous avons rencontré Yolande Magni pour évoquer l’histoire singulière d’une « colonie » italienne dans le Sud-Ouest de la France. Une page d’Histoire méconnue, entre promesses du gouvernement fasciste, espoirs déçus, et intégration inespérée.
Votre livre, et le dvd qui s’en est inspiré, propose les souvenirs romancés d’une « colonie » italienne dans le Gers, à Blanquefort. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consistait ce système de « colonie » ?
La formule n’est pas courante : c’est en 1924 que l’on voit arriver les familles bergamasques, appelées pour redonner vie à la campagne gersoise, non pas isolément, mais à cent quarante, pour fonder une colonie, une communauté censée conserver sa langue, ses traditions d’origine. Dans le Gers en effet, la guerre de 14-18 a emporté bon nombre des jeunes gens des campagnes qui devaient prendre la relève sur les terres agricoles. Les champs sont en friche, les maisons s’écroulent et disparaissent sous les ronces.
C’est à l’initiative de l’Église et du gouvernement de Mussolini que le projet de fonder une colonie italienne en pays étranger voit le jour, projet mené pour éviter de perdre à la fois le corps et l’âme des nombreux candidats à l’exil. En ces temps mouvementés et difficiles pour l’Italie, une émigration massive se dessine mais ne valorise pas l’image du Fascisme, déjà bien installé. Voilà pourquoi on décide et programme une émigration collective, qui aurait pour enjeu de maintenir l’identité italienne des exilés, ainsi protégés du « matérialisme » sans foi ni loi qui inonde la France. Une colonie dirigée par un « bon catholique » issu des « bonnes familles » de Bergame n’aurait plus à craindre des risques qu’encourent les migrants fragilisés par la méconnaissance de la langue, la peur de la solitude.
Mais ceux qui vont être les acteurs de cet exil, des gens simples, des travailleurs, ne sont pas forcément très instruits de la chose politique, ils ne savent pas grand chose de ce qui se prépare. Beaucoup ne le sauront jamais d’ailleurs. Ce sont les recherches universitaires de Anna Lisa Cavalieri, Carmela Maltone et Aldo Butarelli qui ont mis tout cela au clair1. J’ai pu écrire ce livre en croisant leurs informations avec les témoignages recueillis auprès des derniers survivants, avec mes propres souvenirs d’enfance, car la trace de ces espoirs comme des déceptions est restée visible, audible.
Mais au départ, pour les paysans italiens, cette initiative apparaissait comme une aubaine.
Oui, parce que les Italiens de l’Isola2 sont loin d’imaginer le paysage fantôme qui les attend, lorsqu’on leur parle de la France, qu’on leur propose d’y émigrer. Pour eux, qui vivent à l’étroit sur des métairies grandes comme des mouchoirs de poche, la terre promise, vaste et libre, mérite des majuscules. Loin des systèmes et des arrangements mis au point en haut lieu, ils sont décidés à tenter l’aventure réunissent leurs outils, investissent leurs économies dans le projet de colonie et se mettent en route, le cœur plein de regrets et d’espoirs. On leur a promis que bientôt, ils pourront eux aussi avoir leurs terres, leurs maisons à eux. Ceux qui étaient tout enfants à l’époque, et que j’ai rencontrés, en parlent encore avec ferveur. La Banque de Bergame leur alloue les prêts nécessaires, le Vice-consul d’Auch veille sur eux, la commune de Blanquefort les attend avec à sa tête le Marquis de S., maire et propriétaire.
Les garanties données semblent appréciables... Dans les faits, quel sera le résultat ?
Bien sûr, la réalité trahit durement le rêve. Maisons sans confort, envahies par les serpents et les hiboux, isolées, dispersées sur la commune… Mais passée la première amertume et parce qu’il est impossible de faire machine arrière, on s’installe, on se met au travail. La vaillance et la probité des Italiens a déjà fait ses preuves dans tous les cas d’immigration agricole ; très vite, le paysage reverdit, et l’on assiste à une sorte de regain digne du roman de Jean Giono. Avec de nouvelles méthodes de labour, avec engrais et semences choisies, les métayers gardent espoir de voir leurs efforts aboutir. Les premières années du moins.
La colonie, bien que fermée sur elle-même, n’a rien d’un ghetto ou d’un territoire qui se serait marginalisé, elle affiche une grande visibilité. Les Français assistent aux représentations théâtrales, aux manifestations réjouissantes et cérémonieuses à la fois, les divertissements sont rares dans les campagnes.
Pour certains, « l’envahisseur » dérange, aiguise les jalousies, pour d’autres, les discours louant les mérites de l’État mussolinien est insupportable. Ce qui a pu donner lieu à des anecdotes retranscrites dans le livre et qui sont restées célèbres longtemps : je les ai moi aussi entendues quand j’étais petite, sans en comprendre le véritable sens bien sûr. Parmi les colons, une direction qui dicte leur conduite est tout aussi insupportable. D’autant que leurs efforts acharnés tardent à porter leurs fruits. L’Europe traverse une grave crise monétaire. Et pour ne rien arranger, le montant du loyer dépasse tout ce qui peut avoir cours dans le Gers à ce moment-là. Certaines familles ont investi de fortes sommes, qui leur auraient permis de devenir propriétaires dès leur arrivée. Bien vite on ne pourra éviter la faillite. Bilan : des années de travail dont le bénéfice s’est envolé. Après la faillite, les Italiens qui étaient jusque là métayers du directeur de la colonie – car c’est lui qui gérait l’ensemble de l’affaire – deviennent, dès 1934, métayers directs du propriétaire et se remettent à l’ouvrage, avec la ferme décision cette fois de s’intégrer en silence dans la société française. Dans le cœur, des regrets, une sourde humiliation qui demeurera discrète.

- Le livre « Une histoire de promesse – La vie rêvée
des Italiens de France »
est disponible en librairie (Elytis, distribution Harmonia Mundi, 140 p., 16 €)
- Le dvd « La vie rêvée des Italiens du Gers » a été
produit par Mécanos Productions avec le soutien de RADICI. Il sera disponible auprès de la rédaction à partir d’avril 2010.
Info au : 05 62 17 50 37. Prix 20 euro
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