La voix d’une sans-voix
par Laure Teulières
Les éditions Éditalie viennent de publier « Pour vous mes enfants », un livre qui retrace la vie de Maria Boselli Rivoltella, simple émigrée lombarde récemment disparue. Après mille difficultés et à force de persévérance, cette femme modeste avait fondé une famille nombreuse et heureuse en France, dans le Lot-et-Garonne. Basé sur ses carnets et sur les témoignages de ses proches, le livre transmet la parole d’une personne qui, a priori, avait toutes les raisons de ne jamais faire entendre sa voix.
La voix d’une sans-voix par Laure Teulières Les éditions Éditalie viennent de publier « Pour vous mes enfants », un livre qui retrace la vie de Maria Boselli Rivoltella, simple émigrée lombarde récemment disparue. Après mille difficultés et à force de persévérance, cette femme modeste avait fondé une famille nombreuse et heureuse en France, dans le Lot-et-Garonne. Basé sur ses carnets et sur les témoignages de ses proches, le livre transmet la parole d’une personne qui, a priori, avait toutes les raisons de ne jamais faire entendre sa voix. Il en est dont on dit qu’ils sont les « sans voix » de l’Histoire. « Sans voix » parce que n’ayant laissé que peu de traces dans les archives écrites qui sont la matière reine des historiens. Et parce que, si traces il y a, il s’agit surtout de documents rédigés par d’autres et qui parlent à leur place. Femme, émigrée et paysanne, ces trois caractéristiques auraient plutôt fait de Maria Rivoltella une de ces « sans voix ». La publication de ses carnets intimes prouve le contraire. Son parcours personnel dévoile plus largement la condition d’une Italienne expatriée. Ce témoignage au féminin, très rare pour cette génération, donne un intérêt tout particulier à l’ouvrage. En octobre 1924, lors de l’émigration de son mari Andrea, on est bien au moment où la France devient la destination privilégiée des Italiens et où le Sud-Ouest, en particulier, émerge pour eux comme une nouvelle terre où s’établir. De l’Aquitaine au Lauragais, du Périgord à la Lomagne, les campagnes s’étaient progressivement dépeuplées depuis le XIXe siècle à cause d’une faible natalité et de l’exode rural. Les pertes dues à la Grande Guerre avaient dramatiquement aggravé la situation. Dans une France encore à dominante rurale, la dépopulation paysanne était ressentie comme un traumatisme. Les pouvoirs publics et les organismes agricoles du Midi étaient donc à la recherche de migrants prêts à occuper les champs. Maria Rivoltella comme son mari étaient originaires du pays bergamasque ; en effet, la quasi totalité des immigrants de ces années-là venaient du nord de la Péninsule, du Frioul au Piémont en passant par la Lombardie et la Vénétie. Dans les hautes vallées alpines, on émigrait parce que le pays était rude ou le sol pauvre, dans la riche plaine du Pô parce que la fertilité du terroir ne venait pas à bout d’un archaïsme social incapable de permettre à tous de vivre dignement. On entrevoit à travers ce cas les raisons qui ont poussé à l’émigration : surpeuplement relatif, fratries nombreuses, difficultés à faire vivre la maisonnée rurale, même quand les enfants travaillent... Dès la seconde moitié des années vingt, Mussolini a voulu empêcher les départs, peu flatteurs pour un régime nationaliste. Mais certains ont continué à passer ou sont venus d’autres régions de France où ils avaient d’abord été employés, délaissant les usines ou la sidérurgie pour se faire cultivateurs. Enfin, une dernière vague est arrivée après la Seconde Guerre mondiale jusqu’au début des années 1950, toujours selon les mêmes réseaux. Le schéma courant pour les émigrants d’alors est le suivant : l’homme vient en éclaireur, privilégiant le choix d’une bonne terre, base de sa future activité d’exploitant agricole et sur laquelle il faudra pouvoir faire vivre la famille. La femme le rejoint ensuite et découvre bien souvent la médiocrité du foyer, fruste bâtisse rurale, bien loin de la douce maison imaginée. Cette différence d’attitude, de perception, nous met au cœur de ce qui fait le propre de ce témoignage : porter un point de vue de femme, d’épouse et de mère, caractéristique de la condition féminine du temps. On y retrouve, en Italie, le besoin vital de travail, y compris pour les très jeunes filles : les sœurs occupées dans une filature, et elle qui connut comme beaucoup le placement, pour être bonne ou nurse, dans la bonne bourgeoisie milanaise. Si le salaire était des plus modiques, c’était déjà pour ses parents une bouche de moins à nourrir. Autres souvenirs marquants : ceux de la Grande Guerre vue par les femmes depuis l’arrière. Remplacer les frères partis au front, sauvegarder l’exploitation agricole. Puis le mariage arrangé vécu comme un mariage forcé, même si l’union sera ensuite heureuse. L’émigration permit parfois d’échapper à un ordre traditionnel devenu carcan. Mais les premiers temps furent rudes aux femmes, assumant la tenue du foyer et les aléas de la maternité dans des conditions précaires. Maria Rivoltella centre son récit sur la vie domestique, le soin aux enfants, l’aide qu’on continue de leur apporter une fois qu’ils ont grandi, la mémoire scandée par les temps forts de l’installation des fils ou du mariage des filles... Le sens de la famille transparaît partout : respect filial, dévotion aux vieux parents, aide au père malade et souvenir cuisant de sa mort, crainte de perdre les parents sans pouvoir les revoir, ce qui était souvent un des aspects poignants de la condition de migrant. Il y a aussi ce souci de décence, très sensible dans cette génération : toujours vêtir correctement les enfants et rester digne malgré tout. Ainsi s’offre une certaine vision de l’existence, d’un destin de travail et de dévouement, des joies partagées aux coups du sort qui demandent courage et abnégation...
L.T.
Le livre « Pour vous mes enfants » est disponible auprès de
ÉDITALIE (10 rue Espinasse 31000 Toulouse),
au prix de 23 € (frais de port inclus).
Tél. 05 62 17 50 37.
Première édition épuisée en moins d’un mois. Réédition déjà disponible.
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