
Joe Petrosino un héros italien
par Thomas Nispola
Il y a cent ans exactement, le 13 avril 1909, plus de 200 000 personnes défilaient dans les rues de New-York pour rendre un dernier hommage à un enfant d’Italie : Joe Petrosino
, le premier italo-américain de la ville à être devenu officier de police. Il fut l’ennemi juré de la mafia, celui qui avait entrepris de couper la tête de la Pieuvre. Pour rendre sa dignité à la communauté qui l’avait vu grandir.
1903, New York. La pâle lumière de l’aube éclaire les ruelles misérables bordées de boutiques et de bâtisses grisâtres dans ce faubourg où les immigrés italiens s’entassent comme du bétail. Ils sont siciliens, calabrais, campani. Une légion de désespérés venus de l’Italie du sud en suivant le mirage d’un avenir meilleur.
Au lieu de cela, ils n’ont trouvé dans le Nouveau Monde que misère et souffrance. À Little Italy, leur quartier-ghetto, une organisation criminelle sans pitié a installé une domination basée sur l’extorsion, la violence et les vexations. Ses membres se réunissent sous l’inquiétant symbole d’une Main Noire.
14 avril, début de la matinée. Une femme vêtue de haillons, couverte d’un châle sombre, remonte la 3e avenue, puis prend la 11e. Elle s’arrête au niveau d’un vieil immeuble devant lequel trône une montagne de détritus nauséabonds. Elle commence à fouiller parmi les ordures. Quelque chose attire son attention. C’est un baril. Du bon bois pour le poêle. Mais le baril est lourd. Elle l’ouvre. Parmi la sciure roule la tête tranchée d’un homme, livide, aux yeux exorbités. Dans sa bouche grande ouverte ont été enfoncés ses organes génitaux.
La nouvelle fait le tour de New York. L’enquête est confiée aux hommes du second district, conduits par David Schmidtberg, qui devine tout de suite qu’il a affaire à un cas spécial. Le seul indice, un billet avec quelque mots en italien trouvé dans la poche de la victime. Et un crucifix.
« Un seul homme à New York peut s’occuper de ça. Appelez-moi le bureau, j’ai besoin du molosse. » On l’appelle le molosse, mais son nom est Joe Petrosino. Un homme trapu, aux traits rudes, mais qui s’habille élégamment : costume sombre, petit gilet et chapeau haut de forme. Malgré ses manières bourrues et directes, ce n’est pas un policier comme les autres, mais une légende vivante de la profession. L’agent 285 du 23e district de New York est le seul Italien appelé à faire partie du Federal Bureau of Investigation, et est homme de confiance du Président Roosevelt. Joe Petrosino est l’ennemi juré de la mafia.
Il ne manifeste aucune émotion lorsqu’il examine le cadavre et les pièces à conviction. Sur le couvercle du baril, il remarque deux lettres : W.T.. Il les note sur son calepin, puis sort son canif et gratte entre les planches du baril. Il recueille une substance blanche, qu’il goûte de la pointe de la langue.
Pour lui, la situation est claire : la victime est un Sicilien, la macabre mise en scène étant réservée à ceux qui ont trop parlé. L’entreprise dont les initiales sont W.T. est probablement une fabrique de confiseries : c’est du sucre qu’il a trouvé sur le baril.
Vérifications faites, le baril vient de l’entreprise Wallance ’n Tawney : c’est bien une fabrique de confiseries. Elle fournit beaucoup d’établissements de la zone, parmi lesquels la Stella d’Italia. Joe Petrosino. connaît bien cet endroit : c’est un repaire pour la pègre italienne de l’East Side.
Il ne perd pas de temps, traverse la ville sur laquelle la nuit est tombée et se rend à la Stella d’Italia. Personne ne prête attention à cet homme habillé comme un clochard appuyé au comptoir. Les hommes jouent aux cartes, boivent du vin, et de temps en temps l’un d’eux crache dans la sciure qui recouvre le sol et dont Joe Petrosino prélève discrètement un échantillon.
Non loin de lui sont assis Giuseppe Morello et Vito Cascio Ferro en personne. Morello est un corleonese. À New York, il est le roi du pizzo et de la contrebande, le patron indiscuté de la Mano Nera. Don Vito est le capo dei capi de la mafia sicilienne. Sous les yeux de Joe Petrosino, rien de moins que la preuve vivante de la connexion entre la mafia de l’Ancien et du Nouveau Monde.
Le lendemain, les laboratoires de la police lui apportent la confirmation qu’il attendait : la sciure de la Stella d’Italia est la même que celle contenue dans le baril avec le cadavre. Il l’annonce tout de go à ses supérieurs : l’homme que l’on a retrouvé a été assassiné dans l’arrière boutique de la Stella d’Italia par le gang de Morello et Vito Cascio Ferro. Mais ce n’est pas tout. L’un d’entre eux, Giuseppe Di Prima, est détenu à la prison de Sing Sing, pour une affaire de faux billets impliquant toute la bande. Petrosino va voir cet homme, et lui montre la photo de la victime. Celle-ci n’est autre que son beau-frère. Le message est clair : De Prima n’a pas intérêt à parler au procès pour contrefaçon. Petrosino demande un mandat pour interpeller les habitués de la Stella d’Italia. Le coup de filet est impressionnant. On passe les menottes à tout le monde. Sauf un. Les agents ont des scrupules à toucher à Cascio Ferro, Don Vito. Petrosino les réprimande. « L’homme d’honneur », courtoisement, fait remarquer à l’inspecteur que la roue peut tourner. Mais pour l’instant, c’est lui qui doit se laisser faire, sous la menace des armes que le représentant de la loi braque sur lui.
Mais la satisfaction est de courte durée. Tous les suspects sont libérés contre le paiement d’une caution. Le « Molosse » est hors de lui et se dispenserait volontiers des garanties légales faites aux inculpés. Le comble : l’argent de la caution provient d’une collecte effectuée parmi la population de Little Italy. On lui dit qu’il faut comprendre ces gens, qu’ils ont peur, mais Petrosino ne partage pas du tout les raisons de ses paesani.
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