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Une vie d'émigrée italienne

POUR VOUS MES ENFANTS - Collection "Témoignages" - EDITALIE Editions - Auteur : MARIA BOSELLI RIVOLTELLA

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« Il en est dont on dit qu’ils sont les « sans voix » de l’histoire. « Sans voix » parce que n’ayant laissé que peu de traces dans les archives écrites qui sont la matière reine des historiens. Et parce que, si traces il y a, il s’agit surtout de documents rédigés par d’autres et qui parlent à leur place. Femme, émigrée et paysanne, ces trois caractéristiques auraient plutôt fait de Maria Rivoltella une de ces « sans voix ». La publication de ses carnets intimes prouve le contraire. »


De la postface de Laure Teulières,
historienne spécialiste de l’histoire des migrations.

Maria Boselli est née le 27 mars 1901 dans la province de São Paolo au Brésil, de parents émigrés de Pagazzano, dans la région de Bergame. Âgée d’à peine quelques mois, elle les suit dans leur voyage de retour vers la Lombardie. Après son mariage, en 1924, elle émigre vers la France avec son mari Andrea Rivoltella et leurs deux filles. Là, dans le Lot-et-Garonne, à Saint-Gayrand, au lieu-dit les Garotins, à force de patience et d’abnégation, le couple fondera une famille heureuse et nombreuse.
Au crépuscule de sa vie, Maria a tenu à consigner ses mémoires à l’attention de ses enfants et petits-enfants. Elle s’est éteinte le 14 juin 2001.
Ce livre naît d’une retranscription aussi fidèle que possible du cahier confié à son fils Auguste avec la charge de le faire publier et est enrichi par les témoignages des descendants de Maria et Andrea Rivoltella.

 

 

Introduction du livre

 

 

Ce n’est pas sans émotion que j’entame la préface de ce livre. Je suis arrivé en France en 1994, quasiment hier. Maria Boselli Rivoltella est arrivée en 1924, tout un autre temps, quand son existence se confondait avec celle d’un pays entier. À cette époque déjà, des centaines de milliers d’Italiens avaient quitté la péninsule pour « cercar fortuna », comme on disait alors, en des terres très lointaines.
La Première Guerre mondiale fut une douloureuse épreuve, non seulement pour l’Italie, mais aussi pour la famille Rivoltella. Puis vint l’émigration vers la France. La première génération d’émigrés italiens a travaillé durement pour offrir à ses enfants un avenir meilleur. La famille Rivoltella illustre fort bien ce parcours, et chaque nouvelle génération témoigne de la réussite de cette intégration, contribue à ce multiculturalisme qui fait l’identité du peuple français, plus que de tout autre. Travail, respect et famille, telles sont les valeurs portées comme des symboles par la famille Rivoltella et par la communauté italienne en France.
L’histoire de cette famille vient de loin. Elle passe carrément par le Brésil. Décembre 1897, le port de Saõ Paolo accueille dans les premières lueurs de l’aube l’énième bateau transportant les bras et les histoires d’une foule d’émigrants italiens. Selon une estimation de l’Institut Statistique Brésilien, entre 1884 et 1939 plus de 4 millions de personnes sont entrées au Brésil.
Les Italiens représentaient le groupe d’immigrés le plus important, dépassant même les Portugais. C’étaient pour la plupart des paysans, venus travailler comme ouvriers agricoles dans les plantations de café de la région de Saõ Paolo. Un voyage dans des conditions très pénibles, à la limite du supportable, pour une destination inconnue. Tous les ingrédients étaient réunis pour vivre l’enfer. Collés les uns aux autres sur ces immenses navires entre la peur, l’anxiété et l’espérance. Et il n’y avait pas de quoi se remonter le moral en pensant aux nombreux naufrages qui avaient causé la mort de tant de malheureux.
C’est comme cela que devaient se sentir les deux jeunes époux Carlo Boselli et Rosa Tirloni, originaires de Pagazzano, province de Bergame, quand ils posèrent le pied pour la première fois au Brésil. Ce lointain Brésil où le 27 mars 1901 vit le jour leur fille Maria, qui a écrit ce livre.
Maria a eu la joie de vivre jusqu’à 100 ans, fêtée comme il se doit par sa famille devenue nombreuse. Elle nous a quittés il y a quelques années. Ses notes écrites sur un fragile cahier de velours vert sont aujourd’hui devenues un livre et revêtent plus que jamais une valeur inestimable.
Nous ne savons pas si cet ouvrage suffira à raconter l’intensité de ce qu’elle a vécu. Une histoire de famille comme tant d’autres histoires d’émigrés italiens en France, mais une hisoitre particulière certainement pour cette audace et cette intelligence d’en consigner les détails par écrit.
Maria, comme la plupart des femmes de sa génération, n’avait pas eu la chance d’étudier. Son initiative n’en est que plus méritoire et digne de respect. Elle a fait cela comme un acte d’amour envers la vie, afin que cette histoire ne devienne pas, comme beaucoup d’autres hélas, une histoire oubliée.
L’histoire que raconte Maria, parfois tragique et difficile à supporter, est au fond l’histoire de chacun de nous, émigré et déraciné en de lointains lieux d’accueil. C’est l’histoire d’hommes et de femmes dans l’exil, de ce voyage pas toujours voulu vers des terres lointaines. L’histoire de ce voyage dans d’autres cultures, dans des mondes habités par des traditions et des langues inconnues.
L’idée de la publication de ce livre est venue à Auguste, le dernier né des enfants de Maria et Andrea : il convient de l’en féliciter et de lui en être reconnaissant. Comme cela arrive souvent, paradoxalement, les derniers nés sentent encore plus le poids de l’histoire familiale que les premiers. Non du fait de mérites particuliers, bien sûr, mais peut-être parce qu’ayant été moins impliqués dans les vicissitudes de l’exil, ils ressentent plus que les autres le besoin de s’en rapprocher.
Les soeurs Saquine et Charlotte, qui avec leurs parents Maria et Andrea avaient traversé les Alpes pour venir en France, ont certainement effectué un autre genre de travail sur la mémoire. Pour elles, l’exil et le déracinement de la terre natale, même si elles étaient de jeunes enfants, furent une expérience vécue à la première personne, ressentie dans leur propre chair.
Elles conservent dans leurs yeux les premiers temps de l’arrivée en France, dans une ferme qui n’avait rien du palais des Mille et Une Nuit qu’elles avaient peut-être imaginé durant leur voyage.
Pour ceux qui sont arrivés ensuite, comme Angelo, Jeannine, Émilienne et Auguste, il y a peut-être eu un besoin aigu de revivre ces moments, de les «re-»sentir, comme ceux qui les ont précédé. Ce livre est non seulement le récit de ces instants précieux, mais aussi le désir de les inscrire dans une histoire personnelle. Dans ce sens, le travail de mémoire porté à bien, peut-être sans le vouloir, par Maria, est un véritable miracle, pour les gens comme elle. Le miracle d’une personne qui, même si elle n’avait pas pu accéder à une scolarisation complète, avait compris la nécessité de la mémoire. La nécessité de laisser une trace indélébile dans l’histoire de ses enfants et, peut-être, s’il n’est pas trop présomptueux de l’affirmer, dans la conscience de tous ceux qui liront ces pages. L’intuition géniale d’une femme, d’une mère, au crépuscule de sa vie, qui décide de se rappeler des temps lointains, mais tellement présents dans sa mémoire. Le désir de raconter des heures tristes, bien sûr, mais aussi des moments de bonheur. Des instants, apparemment sans histoire, mais qui font la grande Histoire des hommes. De l’attente d’un futur meilleur dans une terrre inconnue et aimée petit à petit.
C’est un livre fait pour ceux qui ressentent le besoin de savoir qui ils sont, d’où ils viennent et, peut-être, avec beaucoup de modestie, où ils vont.
Il faut rendre hommage à Auguste, qui plus que tout autre a ressenti le besoin débordant, avec l’énergie et la générosité qui le caractérisent, de renouer avec son passé pour donner plus de sens au présent et au futur, mais surtout d’accomplir une mission qui lui avait été confiée personnellement par sa mère elle-même.
Une chose est certaine : tous, les frères, les soeurs, savent qu’ils sont des enfants d’émigrés italiens. Et fiers de l’être. Ils sont nés en France, ils vivent, ils ont vécu avec les Français, ils sont « désormais » français. Ils doivent à la France leur réussite, et, en tout cas leur joie actuelle, mais ils savent au fond de leur coeur qu’ils sont les humbles témoins de cette piccola grande storia italiana. Qu’ils ont reçu le don d’une mère et d’un père qui n’ont jamais perdu la mémoire, jusqu’à la fin de leurs jours.
Combien de fois ont-ils dû la voir plongée dans l’écriture de ces lignes : appliquée à rendre les sons et les voix qui avaient construit sa vie, leur vie. L’enfance au Brésil, le retour en bateau vers l’Italie avec ses parents, occupée peut-être à suivre le vol des mouettes sur cette mer immense qui semblait n’avoir pas de limites. Et puis la jeunesse, pas tout à fait insouciante, la pénible attente de la fin de la Grande Guerre, d’une guerre qu’elle n’avait pas voulue et qui avait vu s’évanouir les idéaux et les espérances de générations entières. Puis le départ vers la France. Un énième commencement, et avec celui-ci, un futur pour elle et sa famille.
L’effort accompli par Maria Boselli Rivoltella pour écrire ces pages se situe clairement, même si c’est involontaire, dans cette optique de sauvegarde de la mémoire. Une vie sans souvenirs ne vaut rien. Et il y a quelque chose d’inexplicable dans le fait de retrouver d’un coup une image, une histoire, un épisode particulier.
Les photos, les objets présents dans ce livre, ont cette force d’évocation, notamment celles que le temps semble rendre floues et inutiles. Dans une société comme la nôtre, habituée à courir, cela fait du bien de s’arrêter un peu pour écouter ces pages. Oui, écouter ces pages, et pas seulement les lire, car il est fondamental de ressentir les odeurs et les bruits qui les traversent, la sueur froide de la solitude ou la joie exaltante d’une naissance ou d’une fête en famille. Des choses que dans ce siècle nous risquons de perdre, et que le travail patient d’une mère, paysanne et émigrée permet de redécouvrir en redonnant un sens à notre époque à la mémoire malade.

Rocco FEMIA
Directeur Editalie éditions

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