À bon port

Andrea Doria contre les pirates. Comme à chaque fois que l’on prononce le terme « pirate », on aurait envie de préciser qu’il s’agit d’actualité et non pas d’un roman d’aventure, même si le phénomène de la piraterie dans l’océan Indien est désormais bien connu. Depuis 2008, l’OTAN mène dans la zone une campagne de sécurisation baptisée « Ocean Shield ». La Marine militaire italienne y participe, notamment avec le destroyer Andrea Doria D 553. Nous ne nous attarderons pas ici sur les tenants et les aboutissants de cette opération, mais nous cueillerons l’occasion de cette nouvelle pour parcourir avec vous quelques- unes des références culturelles qui peuplent cet article. Certaines seraient évidentes pour un lecteur italien, d’autres sont plus cachées, mais toutes sont bien présentes. Encore une fois, RADICI vous permet de jeter un œil au-delà de l’aspect anecdotique de l’actualité.
La nouvelle de l’intervention sur le Pacific Express, relatée ici par le quotidien Il Tempo, a eu un retentissement tout particulier dans deux régions : la Ligurie et les Pouilles. En Ligurie, car c’est à Sestri Levante, dans la province de Gênes, que la construction du navire avait commencé en 2005, avant d’être parachevée au chantier de Muggiano, à La Spezia. Dans les Pouilles, car le port d’attache du bâtiment est Taranto, à l’extrême-sud de la Péninsule. Une ville étroitement liée à ses marins, pour le meilleur et le pire, comme lors de l’attaque anglaise contre le port de la ville en novembre 1940. Taranto constitue avec sa voisine Brindisi l’une des principales bases navales d’Italie, au même titre que La Spezia ou Augusta en Sicile. Dans les Pouilles sont ainsi stationnés environ douze mille militaires de la Marine.
Le destroyer Andrea Doria n’est pas le premier bâtiment à porter ce nom. Un paquebot homonyme est tristement passé à la postérité en 1956. Lancé le 16 juin 1951, l’Andrea Doria était un transatlantique appartenant à la Société italienne de navigation, transportant 500 membres d’équipage pour une capacité d’environ 1 200 passagers. En cette époque de reconstruction, il était devenu un symbole de la fierté nationale. C’était alors le plus grand et le plus rapide bâtiment de la flotte italienne. Il était censé être aussi le plus sûr. Le 25 juillet 1956, alors qu’il naviguait le long de la côte américaine, l’Andrea Doria entra en collision avec le Stockholm, navire de la ligne américano-suédoise, créant ce qui allait devenir l’un des plus célèbres désastres maritimes de l’histoire. Il chavira et coula le lendemain matin, mais grâce au progrès des communications et à l’intervention rapide d’autres navires, une tragédie semblable à celle du Titanic put être évitée.
On a depuis continué à attribuer à des navires ce nom renvoyant à la figure de l’amiral Doria, grand marin et homme politique de la République de Gênes né en 1466 et mort en 1560. Le signe d’une longue filiation, d’une longue histoire de navigation, qui se retrouve dans l’étendard officiel de la Marine italienne (voir image). Sauriez-vous reconnaître à quoi correspondent les quatre blasons situés au centre ?
En haut à gauche, sans trop de difficulté, vous reconnaissez le lion de Saint Marc, célébrissime emblème de la ville de Venise.
En haut à droite se trouve le blason de la ville de Gênes, que les amateurs de football auront sans doute déjà aperçu sur le maillot de la Sampdoria (qui doit son nom à la fusion, il y a plus de cent ans, de deux clubs : le Sampierdarenese, du nom d’un quartier de la ville, et le Andrea Doria, justement).
En bas à droite, le blason de la ville de Pise.
En bas à gauche, celui de la ville de… Amalfi, située en Campanie et qui donne son nom à la magnifique portion de côte alentour, avec sa route en corniche.
Le point commun entre ces quatre cités ? C’étaient les quatre principales républiques maritimes italiennes, bien sûr (auxquelles on pourrait ajouter, pour être tout à fait exhaustif, le pôle constitué de part et d’autre de la mer Adriatique par les cités « jumelées » d’Ancône et de Raguse, l’actuelle Dubrovnik en Croatie).
Outre ce pavillon, l’Andrea Doria, comme tous les navires de la flotte militaire italienne, porte en figure de proue un symbole l’inscrivant dans une tradition encore plus ancienne. Il s’agit de la Stella d’Italia. Un symbole que l’on retrouve par exemple sur l’emblème de la République italienne ou sur les uniformes militaires nationaux. Une légende en fait remonter l’origine à la fondation de Rome, ou même avant : lorsque Troie fut détruite par les Grecs, Énée en fuite reçut de sa mère Aphrodite (Vénus) le conseil de gagner la terre de ses ancêtres, Esperia, nom donné à la péninsule italique dans le monde grec. « L’étoile » du berger, qui apparaît le soir au-dessus du soleil couchant, à l’ouest donc, astre vespéral et d’espérance, guidera le héros à bon port. Une fois en Italie, Énée épousera la fille du roi Latinus et de leur descendance naîtront Romulus et Rémus… Ma questa è un’altra storia.

Thomas Nispola

Dans le même numéro