Commémorations de l’ Unité italienne

En 150 ans, l’Italie a connu trois grandes commémorations de l’Unité : en 1911 avec la monarchie des Savoie, en 1961 avec la République démocrate-chrétienne, en 2011 avec Silvio Berlusconi et la Ligue du Nord au pouvoir. À chaque fois, le contexte est différent et les commémorations s’en ressentent. Où l’histoire et l’actualité se rejoignent…

1911 : célébrer la grandeur de l’Unité et de la monarchie italienne
En installant la capitale à Rome en 1870, le pouvoir italien met les pas dans ceux des Césars et des papes. Outre l’installation de la nécropole royale dans le Panthéon avec le transfert de la dépouille de Victor-Emmanuel II en 1884, les autorités italiennes entreprirent d’édifier dans Rome de nombreux bustes de héros du Risorgimento installés dans les jardins de la Villa Borghèse et sur le Janicule. Mais les célébrations du cinquantenaire de 1911 sont surtout marquées par l’inauguration du monument à Victor-Emmanuel II, premier souverain de l’Italie unifiée, le 4 juin. La cérémonie a lieu en présence de Victor-Emmanuel III, de la famille royale, du gouvernement dirigé par Giovanni Giolitti, des membres des deux assemblées, des représentants des diverses provinces d’Italie. C’est au début des années 1880 qu’est lancé le projet d’un grand monument à la gloire de la monarchie unitaire, l’Autel de la Patrie (Altare della Patria). Le projet retenu est celui de l’architecte Giuseppe Sacconi. L’édification du monument sur les flancs du Capitole débute le 22 mars 1885 par la pose solennelle de la première pierre. La symbolique du Vittoriano est tout entière tournée vers l’Unité italienne.
Outre la statue équestre du roi, œuvre d’Enrico Chiaradia, le monument est décoré par deux fontaines symbolisant les mers Adriatique et Tyrrhénienne mais également deux chars, celui de droite dédié à la liberté, celui de gauche à l’unité.

1961 : un centenaire apaisé

L’Italie du début des années 1960 est celle du « miracle économique », le revenu national augmentant de 8,3 % en 1961. La commémoration du centenaire de l’Unité se situe entre deux événements qui ont porté l’attention du monde entier sur la Péninsule : les Jeux Olympiques de Rome en 1960, l’ouverture du concile Vatican II en 1962. Les affres de la guerre sont désormais éloignées et c’est dans un contexte d’optimisme que l’Italie célèbre l’Unité. Signe d’une réconciliation nationale, le pape Jean XXIII affirme son attachement et celui de l’Église à l’Italie unifiée lors d’une visite du président du Conseil au Vatican le 11 avril 1961. « La célébration, ces mois-ci, du centenaire de l’Unité italienne est un motif de sincère allégresse pour ce pays. Elle nous retrouve, sur les deux rives du Tibre, animés d’un même sentiment de reconnaissance envers la Providence du Seigneur. » Nous sommes loin des querelles entre monde catholique et partisans de l’Unité qui sévissaient au cours du XIXe siècle !
Si des cérémonies officielles ont bien sûr lieu à Rome, c’est Turin, première capitale du royaume, qui est à l’honneur. Trois grandes expositions y sont organisées : La mostra storica dell’Unità d’Italia, La mostra delle regioni italiane, La mostra internazionale del lavoro. Elles symbolisent les trois aspects de l’Italie des années 1960 : la nation unie, les régions auxquelles restent attachés de nombreux Italiens, la politique économique et sociale du « miracle économique ».

2011 : entre célébrations officielles et polémiques

Le 150e anniversaire de l’Unité italienne est histoire récente et se déroule dans un contexte ambivalent. La crise économique frappe l’Italie dirigée depuis les élections de 2008 par une coalition conduite par Silvio Berlusconi. Son allié de la Ligue du Nord affirme ne pas se sentir concerné par ces célébrations d’un État unitaire dont une grande partie des cadres de la formation d’Umberto Bossi nie la légitimité. La Padanie dont il rêve n’est pas l’Italie.
D’autre part, l’atmosphère politique est fort alourdie suite aux divers scandales sexuels dans lesquels serait impliqué le président du Conseil. Les pouvoirs publics ont néanmoins organisé une série de manifestations dignes d’intérêts. Les grandes dates et lieux de l’Unité servent de canevas à l’organisation : le 16 mars, l’inauguration de la mostra « Alle radici dell’identità nazionale », puis un discours du président de la République Giorgio Napolitano devant le Parlement, enfin la représentation du Nabucco de Verdi sous la direction de Riccardo Muti. La représentation du Nabucco du 16 mars au soir a donné lieu à un moment appelé à rester dans les annales des commémorations officielles. Alors que le public réclamait à nouveau le passage tant attendu du Va pensiero et qu’un spectateur avait crié Viva l’Italia, le maestro Muti se tourna vers le public mais s’adressa tout particulièrement aux autorités gouvernementales présentes dans la loge officielle (Berlusconi était aux côtés du président Napolitano) et affirma que l’Italie ne resterait une nation que si elle sauvegardait sa culture critiquant ainsi les coupes faites dans les budgets culturels (contro i tagli alla cultura), provoquant un tonnerre d’applaudissements dans la salle.

Au regard des polémiques et des controverses, le pessimisme sur l’avenir de l’Unité italienne est-il justifié ? Malgré les débats sur le fédéralisme fiscal, sur le rôle de l’État central, je ne crois pas que l’Unité soit en danger. Il me semble que la grande majorité des Italiens, malgré des nuances et des perceptions différentes, y sont attachés. Un autre que moi fera le point en 2061 dans un prochain numéro de RADICI.

Philippe Foro

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