Le cinéma italien selon Jean Gili

À l’occasion de la réédition de l’ouvrage de référence Le cinéma italien, retour sur ce projet d’envergure aux côtés de son auteur : l’historien Jean A. Gili.

L’extrême richesse du cinéma italien pose sans doute un certain nombre de difficultés à qui l’étudie. Comment a été opéré le choix de faire figurer tel ou tel film ou réalisateur dans votre ouvrage ?
Certes, quelques œuvres sont des bornes miliaires, des repères que tout passionné s’attend à trouver : Cabiria de Giovanni Pastrone en 1914, Rome ville ouverte de Roberto Rossellini en 1945 ou encore La dolce vita de Federico Fellini en 1960. D’autres oeuvres – nombreuses – s’imposent d’elles-mêmes, des films de Mario Monicelli, Dino Risi, Luigi Comencini, Ettore Scola, Pier Paolo Pasolini, Marco Bellocchio, Gianni Amelio, Nanni Moretti. Mais déjà, pour ces cinéastes, le choix entre tel ou tel film a souvent été un casse-tête. Ne parlons pas de ceux pour lesquels un seul film a été retenu alors que leur œuvre en compte de nombreux qui auraient pu, justement, figurer ici. Par ailleurs, la nécessité de fixer des limites à l’entreprise a conduit à sacrifier certains auteurs qui n’apparaissent pas du tout et dont au moins un titre valait la peine d’être évoqué, tels, par exemple, Gillo Pontecorvo (La Bataille d’Alger), Franco Brusati (Pain et chocolat) ou encore Antonio Pietrangeli (Je la connaissais bien), sans parler des nombreux cinéastes de la dernière génération qui attendent d’être reconnus à leur juste valeur.
Enfin, pour affirmer un point de vue et souligner les lacunes de la connaissance du cinéma italien de ce côté-ci des Alpes, certains titres – rares à vrai dire – ont été retenus alors qu’ils n’ont pas connu de distribution en France. Leur présence pourra peut-être donner l’envie à un distributeur de réparer une insupportable injustice.

L’ouvrage est découpé en cinq chapitres, chacun correspondant à une « période » du cinéma italien. Comment l’historien que vous êtes a-t-il travaillé ? 
Découper l’histoire du cinéma italien pose la question d’une périodisation qui doit prendre en compte l’évolution artistique d’un mode d’expression ainsi que son inscription dans un cadre sociopolitique plus général, tant il est vrai que le cinéma italien a profondément lié son mode de représentation au contexte dans lequel il s’épanouissait. Si la période muette constitue un chapitre aux bornes faciles à poser et si l’époque fasciste envisagée à partir des débuts du parlant a un contenu relativement homogène, il est en revanche plus délicat d’établir des coupures dans la période allant de 1945 à nos jours, ce troisième millénaire riche de promesses. La charnière de 1960 peut se justifier assez facilement, mais celle de 1980 n’a pas une signification aussi pertinente, d’autant qu’elle ouvre une période de trois décennies marquée par le déclin puis le renouveau de la production.
Autre problème, l’anthologie, donnant les points de repère d’une histoire longue de plus d’un siècle et couvrant des dizaines de milliers de titres, oscille entre le souci de retenir les films « classiques » et le désir d’introduire quelques œuvres dont le choix est davantage une question de goût ou d’attention aux œuvres élues par le public.

D’un point de vue plus personnel, quelle résonance a, pour vous, le cinéma italien ?
Pour les individus qui ne sont pas nés en Italie mais qui y ont une part de leurs origines, le cinéma italien offre un précieux moyen de retrouver leurs racines. Aussi loin que remontent mes souvenirs vis-à-vis des films italiens, il me revient à l’esprit Sept ans de malheur de Carlo Borghesio distribué en France en 1948 : les tribulations de Macario dans les années de guerre et d’après-guerre me semblaient si drôles… Ce n’est qu’après de nombreuses années que j’ai compris que le cinéma italien m’offrait autre chose que du divertissement mais un viatique pour refaire miennes la culture, la langue, les mœurs, la civilisation d’un pays que mon père avait quitté trente ans plus tôt. D’une certaine manière, ce livre est dédié à sa mémoire.

propos recueillis par Donata Villani

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