Le Manifeste de Ventotene

Écrit clandestinement dès 1941 par Altiero Spinelli et son compagnon antifasciste Ernesto Rossi depuis leur exil forcé sur l’île de Ventotene, le « Manifeste pour une Europe fédéraliste » a jeté les bases symboliques de la construction européenne. Retour sur un texte fondateur, soixante-dix ans après, pour en mesurer l’étonnante actualité dans une Europe qui se cherche.

À l’heure où l’on présente les pays du Sud, et notamment l’Italie, comme de « mauvais élèves de la construction européenne », l’occasion est bienvenue de marquer le soixante-dixième anniversaire d’un texte méconnu, écrit par des opposants au régime de Mussolini, un texte qui appelait de ses vœux la construction d’une Europe unie comme condition préalable à la prospérité et à la paix sur le Vieux Continent.
Ce manifeste, signé par le Movimento Federalista Europeo, est l’œuvre de deux hommes : Altiero Spinelli et Ernesto Rossi. Le premier est arrêté en 1927, à l’âge de vingt ans, pour activités antifascistes et appartenance au Parti communiste, puis condamné à seize ans et huit mois de prison. Il en accomplit dix avant d’être assigné à résidence – mis en confino – sur l’île de Ponza (la plus grande de l’archipel des îles Pontines, au large du Latium).
C’est là qu’il se trouve lorsqu’il est expulsé du PC pour ses positions anti-staliniennes. En juillet 1939, il sera envoyé sur l’île voisine de Ventotene, où il demeurera jusqu’en août 1943.
Ernesto Rossi quant à lui était l’un des principaux membres du mouvement Giustizia e libertà en Italie (cf RADICI n°39, p.32). Arrêté en 1930 et emprisonné, il est envoyé en confino à Ventotene puis transféré à Rome en juillet 1943.
Après avoir circulé clandestinement aux risques et périls de ceux qui le colportaient, le texte a été publié dans deux versions, au cours de l’été 1943 puis au début de l’année 1944. La préface de l’édition de 1944 décrit en ces termes les conditions dans lesquelles le texte fut conçu : « Dans cette atmosphère d’exception, entre les mailles d’une discipline extrêmement rigide, à travers une information que l’on tâchait par mille astuces de rendre la plus complète possible, dans la tristesse de l’inertie forcée et dans l’attente inquiète d’une libération prochaine, en certains esprits mûrissait peu à peu une nouvelle réflexion sur tous les problèmes qui avaient constitué le motif même de l’action accomplie et de l’attitude prise dans la lutte. »
En d’autres termes, Spinelli et ses compagnons d’infortune ont eu tout loisir de se demander comment ils s’étaient retrouvés là, comment on en était arrivé là.

Thomas Nispola

Bottone Radici

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