L’esclavage sportif

L’important est de se réaliser contre tous et par tous les moyens : c’est dans le sport qu’on voit le pire, même au prix de la vie.

La catégorie du vainqueur s’est affirmée sans opposition ni sens du ridicule. Elle sévit en réduisant la vie des personnes à des pistes pour concurrents. On ne pratique ni remise ni exonération, ils sont tous obligés de s’inscrire à la compétition qui exaltera le détenteur provisoire d’une suprématie. Le vainqueur se réalise au détriment des adversaires, poussé à les dépasser, même par des moyens illicites, car c’est le résultat qui compte. Les professions se réduisent à des championnats interminables, la vie collective se mine à coup de tensions artificielles.
Ne participant jamais à des concours littéraires, j’évite de lire un livre portant le bandeau : « Vainqueur du prix untel ». Il entre dans la catégorie superflue des gagnants. En dehors de la cour des livres, c’est la course à qui sera proclamé vainqueur de quelque chose. Le pire se produit dans le sport, où le corps de l’athlète est devenu celui du taureau dans la corrida. Le podium est la nappe rouge qu’il doit charger la tête basse. Comme le taureau, il doit faire le vide autour de lui. C’est le veau épargné pour la boucherie du stade. Aujourd’hui, le sport est une extraction des fibres jusqu’au spasme, le corps est le gisement d’où extraire la prestation, le record, la victoire, la brève gloire d’une performance.
On fabrique les vainqueurs à la chaîne, on les vend et on les met à la casse. Ils ont pour obligation d’être des champions, produits d’un échantillonnage renouvelé au rythme des saisons. À la fin du cycle, la machine humaine est bonne à jeter. Aujourd’hui, le sport est une boucherie d’aspirants tendus vers une ligne d’arrivée mobile, une carotte à la pointe du bâton devant l’âne.
Le public qui paie veut une prestation à outrance, une victoire empoisonnée par la terreur de la défaite. On les appelle encore disciplines sportives, mais ce sont des tyrannies qui réduisent en esclavage les corps et les vies.
En échange de la bourse et de la célébrité, l’athlète accepte, comme Faust, de donner son âme et sa vie au diable. De nos jours, le sport de compétition nuit au corps et à la santé. La victoire, c’est le triomphe de la chimie sauvage, elle expérimente ses mixtures sur le cobaye humain qui s’y prête en plus avec enthousiasme. Puis, peu à peu, on apprend les décès précoces des anciens athlètes. Ce sont les taureaux abattus et traînés dans la poussière de l’arène, hors de la vue. Et au suivant.
On coud sur sa nudité le vêtement arlequin des marques de fabrique, qui s’adjugent sa surface centimètre par centimètre, de sa casquette à ses chaussures. Le corps de l’athlète est habillé par des sponsors qui le recouvrent d’un cilice coloré. Le but du sport n’est plus un corps en bonne santé et en bon état, mais la matière première d’où retirer une valeur commerciale.
L’inconsistance des vainqueurs dès le début de leur déclassement est un effet secondaire de la tension qui s’exerce sur eux. Descendus du podium, ils s’effritent comme des meringues, incapables de supporter la réduction de leur image. Les voilà rentrés dans les rangs des perdants, parole maudite à l’emploi désinvolte dans la société du tous en piste.
Varlan Shalamov raconte que certains jours, dans les camps de concentration russes du XXe siècle, quand les détenus sortaient pour les travaux forcés, les gardiens criaient : « Sans le dernier ! » La course commençait alors et le dernier était abattu. Chez nous, dans la bizarre communauté des vainqueurs/perdants, c’est ce qui arrive tous les jours.

Erri De Luca
Traduit de l’italien par Danièle Valin

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