L’opéra aux couleurs du Risorgimento

ous les amateurs de cinéma ont en mémoire les premières scènes de Senso, le film de Luchino Visconti, adapté d’une nouvelle de Camillo Boito. À Venise, au Théâtre de La Fenice, est donnée une représentation du Trouvère. Nous sommes à un moment où le mouvement d’unité nationale n’est pas encore parvenu à ses fins. Des officiers autrichiens paradent au parterre, tandis qu’en haut des galeries des patriotes préparent une manifestation contre l’occupant. L’incident éclate lorsque le ténor, l’épée à la main, vient sur le devant de la scène pour chanter le « Di quella pira », un air de vaillance et de vengeance qui se termine par un aigu glorieux. Aussitôt des centaines de tracts rouges, verts et blancs volettent dans la salle et viennent échouer sur les uniformes ennemis. De toutes parts retentissent les exclamations : « Vive l’Italie ! Dehors les étrangers ! ».
Des faits analogues se sont certainement produits à plusieurs reprises durant l’époque du Risorgimento, alors que les théâtres d’opéra pouvaient en quelques instants se transformer en champs de bataille. Il suffisait pour cela d’un chœur martial exaltant la liberté ou de quelques phrases bien senties qui trouvaient une résonance immédiate dans le coeur des spectateurs. Encore fallait-il auparavant déjouer la surveillance d’une censure vétilleuse, surtout à Rome et à Naples. Mais il faut croire que le public, où qu’il soit, était assez vigilant pour comprendre même à demi-mot les messages qui lui étaient transmis. Les accents fiévreux du Romantisme ne se prêtaient-ils pas d’ailleurs idéalement à ces brusques réveils des consciences ? Rappelons que c’était à l’issue d’une représentation de l’opéra français d’Auber, La Muette de Portici, qu’avaient éclaté en 1830 à Bruxelles les émeutes qui devaient entraîner l’indépendance de la Belgique. Comment l’Italie n’aurait-elle pas été tentée de suivre un tel exemple ? Plus que partout ailleurs en Europe, l’art lyrique y était un ciment essentiel d’unité nationale, autour d’une même langue, d’un même idéal artistique, d’une même ivresse des esprits. Avec raison, Verdi apparaît aux yeux de l’Histoire comme l’artisan majeur d’un opéra mis ainsi au service de la cause patriotique. On aurait garde d’oublier ce qu’avant lui, avait déjà fait Rossini. Ne prenons qu’un seul exemple.

Le livret de L’Italiana in Algeri, un « dramma giocoso » créé à Venise en 1813, présente une jeune Italienne, Isabella, devenue prisonnière du bey, qui veut aussitôt l’épouser. Mais la belle ne songe qu’à s’enfuir avec son fiancé, Lindoro, qu’elle a fini par retrouver. Le rondo qu’elle chante, alors que se règlent les préparatifs de leur évasion, a les allures d’un manifeste patriotique : « Pensa alla patria, e intrepido il tuo dover adempi. Vedi per tutta Italia rinascere gli esempi d’ardir et di valor » (Pense à notre patrie et accomplis ton devoir sans sourciller. Vois dans toute l’Italie renaître des exemples de hardiesse et de bravoure). Et les esclaves italiens qui l’accompagnent proclament aussitôt en chœur : « l’ardir trionferà » (la hardiesse triomphera). On trouve également dans plusieurs autres ouvrages du compositeur (Tancredi, Aureliano in Palmira…) des allusions à la « cara patria » mais c’est avec Guillaume Tell, créé en français à l’Opéra de Paris le 3 août 1829, qu’il pousse le plus loin une réflexion politique qui touche l’Europe tout entière. En choisissant pour sujet le mythe fondateur de la Confédération helvétique, en accordant au sein de la partition une place de choix aux ensembles et aux chœurs, en réservant à ses principaux interprètes quelques grands moments de vaillance vocale, il inscrit durablement le genre lyrique dans les combats les plus brûlants pour l’indépendance et la liberté. Bien plus impliqué que lui dans le mouvement du Risorgimento, Verdi ne pouvait qu’emprunter une telle voie, jusqu’à devenir ce « musicien casqué » dont se moquait justement Rossini.
C’est surtout dans ses premiers ouvrages que le compositeur de La Traviata exprime le plus ouvertement sa fibre nationaliste. En 1842, Nabucco, créé triomphalement à la Scala de Milan, en fait, pratiquement du jour au lendemain, le porte parole des élans patriotiques qui soulèvent alors l’Italie. Le « Va pensiero » est bissé et la représentation s’achève aux cris de « Liberté pour l’Italie ». À l’écoute des Hébreux exilés sur les rives de l’Euphrate, comment ne pas songer à cette autre « patria si bella e perduta » (patrie si belle et perdue) qu’il s’agit de restaurer au plus vite. Verdi retrouve son librettiste Temistocle Solera pour trois autres ouvrages qui répondent parfaitement aux attentes d’un public patriote. Dans I Lombardi alla prima crociata créé à la Scala en 1843, c’est le chœur « O Signore, dal tetto natio » (O Seigneur, tu nous as appelés de notre pays natal avec une sainte promesse) qui soulève dans la salle une tempête d’applaudissements. Même si l’histoire réelle y est sacrément malmenée, le combat de Giovanna d’Arco (opéra créé à la Scala en 1845) afin de défendre Charles VII et la France contre la domination anglaise rencontre un écho immédiat dans une Italie qui entend se débarrasser de la tutelle autrichienne. Il en va de même avec Attila (créé en 1846 à la Fenice), où l’opposition ancienne des Romains et des Huns ne peut qu’annoncer une situation politique vécue au quotidien par tous les spectateurs.
Deux ans plus tard, en 1848, sur la lancée de la révolution qui, à Paris, avait renversé Louis-Philippe, des mouvements analogues agitent l’Europe centrale ainsi que l’Italie. Milan et Venise se soulèvent contre les Autrichiens. C’est à cette époque que Verdi, à la demande de Giuseppe Mazzini, compose sur des paroles de Goffredo Mameli un hymne populaire aux accents fortement guerriers, Suona la tromba (Que sonne la trompette), avec l’espoir qu’il « puisse être chanté bientôt dans les plaines lombardes, avec l’accompagnement musical des canons ». Les revers militaires ne lui ont hélas pas accordé cette glorieuse destinée. L’année suivante, en revanche, La Battaglia di Legnano arrive à point nommé dans une Rome en ébullition, prête à proclamer la République. Cet opéra bâti sur un livret de Salvadore Cammarano est créé au Teatro Argentina, le 27 janvier 1849. Par son sujet déjà, il a tout pour séduire, puisqu’il évoque la victoire historique, en 1176, de la Ligue lombarde sur les troupes de l’empereur germanique Frédéric Barberousse. Toute l’œuvre est portée par un puissant élan patriotique et l’on n’en finirait pas de citer les paroles qui, dans un tel contexte, revêtent une signification militante immédiate. Le ton est donné dès le chœur d’introduction : « Viva Italia! Sacro un patto tutti stringe i figli suoi » (Vive l’Italie ! un pacte sacré unit tous tes fils). Jusqu’aux dernières mesures célébrant l’heureuse fin des combats, une coloration fortement nationaliste imprègne l’intrigue, au point que l’on en vient presque à oublier le triangle amoureux bien conventionnel que forment Lida, Arrigo et Rolando.
Par la suite, les thèmes patriotiques apparaîtront moins nettement dans les opéras de Verdi. Il y a certes le « Di quella pira » de Manrico et, bien plus tard, la tristesse d’Aïda évoquant une patrie qu’elle ne reverra plus. La grande politique demeure cependant présente au cœur de plusieurs livrets, avec une réflexion maintes fois reprise sur l’exercice difficile du pouvoir (Simon Boccanegra et Don Carlos en offrent les meilleurs exemples). Pour ses grands débuts à l’Opéra de Paris en 1855, son choix se porte sur Les Vêpres siciliennes qui met en scène le soulèvement de Palerme, en 1282… contre les Français ! Comme on le voit, les guerres d’indépendance n’en avaient pas fini d’alimenter la vie des théâtres lyriques. Lorsqu’en 1861 des élections se déroulent afin de former le premier Parlement italien, Cavour pousse Verdi à se présenter comme député. Il est élu, mais ne participe que d’assez loin à la vie parlementaire. À ses amis proches, il ne cache pas les désillusions que lui inspire la marche nouvelle des affaires nationales. Ses chefs d’œuvre passés et ses chefs d’œuvre à venir n’en faisaient-ils pas déjà l’Italien le plus célèbre de son époque et l’incarnation d’un élan unitaire qui avait atteint la plupart de ses objectifs ?

Pierre Cadars

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