L’unité italienne entre exagération et réalité

Revenant sur la question de l’Unité italienne aujourd’hui, et interrogeant son corollaire « l’italianité », l’historien Marc Lazar pose un regard éclairé sur le climat dans lequel se sont déroulées les festivités du 150e anniversaire dans la Péninsule.

Spécialiste de la vie politique italienne sous la République, quel regard portez-vous sur la manière dont l’Italie célèbre les 150 ans de son unité ?
La célébration du 150e anniversaire de l’Italie a commencé sous les pires auspices. Un scepticisme généralisé, un manque apparent d’intérêt de l’opinion, des polémiques répétées avec, par exemple, une Ligue du Nord et des représentants du Sud ou du Haut-Adige qui remettaient en cause le bien-fondé de cette commémoration. Or, le 17 mars, jour de fête nationale, a rencontré un réel succès, les initiatives se sont multipliées sur le territoire (expositions, spectacles, concerts, colloques, forums, débats etc.), une série d’ouvrages (essais, enquêtes journalistiques, livres importants d’historiens, italiens et étrangers) ont été publiés, suscitant des discussions, comme les nombreux documentaires et films (à l’instar de celui de Mario Martone, Noi credevamo) qui ont été présentés. Il faudra bien sûr dresser le bilan de cette année de festivités, en tenant compte de toutes les nuances possibles dans la participation des Italiens à ces événements, selon les lieux, les catégories sociales et générationnelles etc. On peut d’ores et déjà avancer l’idée que ce 150e anniversaire a révélé à la fois une inquiétude sur le présent et le devenir de l’Italie, et une quête d’italianité. Une inquiétude car les Italiens s’interrogent plus que jamais sur ce qui les unit. Cette question traditionnelle depuis plus de cent-cinquante ans a été exacerbée par la globalisation, le processus de la construction européenne ou encore la fragmentation de la société due, entre autres, à l’individualisation croissante et à l’affirmation de multiples intérêts spécifiques et catégoriels. Or, ces dynamiques ne sont en rien l’apanage de l’Italie et se retrouvent dans d’autres États-membres de l’Union européenne. Ce qui est propre à l’Italie réside dans les facteurs suivants : l’arrivée récente de millions d’immigrés, l’écroulement de la métamorphose des partis traditionnels qui, auparavant, proposaient des formes de récits nationaux, fussent-ils assez timides, enfin la montée en puissance de la Ligue du Nord qui entendait, au début du moins, casser l’unité du pays. Cette inquiétude explique sans doute la recherche d’italianité qu’enregistrent par exemple tous les sondages qui montrent que les Italiens sont fiers d’être italiens (beaucoup plus pour des raisons anthropologiques et culturelles que pour des motifs politiques). Cette « italianité » se manifeste par des émotions collectives qui saisissent assez régulièrement le pays, comme ce fut le cas lors du terrible attentat de Nassiriya en Irak de novembre 2003, ou encore par les ventes record de drapeaux nationaux qui actuellement sont arborés sur les façades de très nombreux immeubles de toute la péninsule. Toute la question est de savoir quel contenu sera donné à cette aspiration. Ou, pour le dire autrement, sur quelles bases se reconstituera le vivre-ensemble italien tiraillé entre cette réelle tendance unitaire et les forces centrifuges qui existent dans ce pays traditionnellement divisé (entre le Nord et le Sud ou en politique, par exemple) et encore plus fragmenté aujourd’hui du fait, par exemple, du pluralisme religieux qui s’instaure dans la péninsule ?

La ligue du Nord a-t-elle évolué depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui vis-à-vis du principe unitaire ? Plus que contre l’unité politique, son combat n’est-il pas désormais en faveur d’une « désunion » fiscale ?

La Ligue du Nord a commencé par une critique de l’unité italienne et en revendiquant sa volonté de procéder à une sécession. Aujourd’hui, son argumentation est différente. Elle veut obtenir le fédéralisme fiscal qui constitue son principal objectif et qui est d’ailleurs la raison principale de son soutien au gouvernement de Silvio Berlusconi. Elle ne parle plus ouvertement de sécession, même si celle-ci reste le but que certains dirigeants et que les plus zélés de ses militants veulent toujours atteindre, considérant que le fédéralisme ne constitue qu’une étape dans cette direction. Toutefois, il faut distinguer entre les dirigeants, les militants et les électeurs. Ces derniers votent pour la Ligue pour divers motifs d’insatisfaction, de protestation ou encore parce qu’ils pensent obtenir des avantages grâce à ce parti. Ils ne reprennent pas mécaniquement à leur compte les proclamations des leaders de la Ligue. Ainsi, de nombreux sondages ont montré que l’écrasante majorité des sympathisants de ce parti estiment que l’unité italienne a été une bonne chose et déclarent se sentir italiens. Il n’en demeure pas moins que la présence de la Ligue au gouvernement central, sa force dans la partie la plus riche et prospère du pays, même si elle a enregistré des revers électoraux au cours de cette année 2011, constitue un fait politique notable. Cela a d’ailleurs suscité des réactions opposées en Sicile et dans le Mezzogiorno où se forment des partis autonomistes, comme le récent parti du Sud. Mais aussi une volonté de défendre l’unité italienne, tant dans son passé que dans son présent voire pour son futur. L’Italie est ainsi travaillée par des forces contradictoires. D’un côté, je le disais, des forces centripètes qui tentent de redéfinir le vivre-ensemble des Italiens, de l’autre des forces centrifuges désireuses d’affirmer la prééminence des intérêts territoriaux.

Les débats sur l’unité et les polémiques politiques à ce sujet ont-ils, selon vous, renforcé la fonction du chef de l’État depuis la présidence d’Oscar Luigi Scalfaro ?
En fait, les présidents de la République ont certainement joué dans l’histoire de la République un rôle plus important qu’on ne le pense généralement. Et ce depuis le choix majoritaire par référendum de la République en juin 1946 et l’entrée en vigueur de la Constitution en 1948. C’est ce que défend, de manière très convaincante en s’appuyant sur quantité d’archives, la thèse d’Alessandro Giacone soutenue à Sciences Po en 2008 et qui sera prochainement publiée. En outre, la présidence de la République comme institution s’est considérablement renforcée depuis la crise politique amorcée au début des années 1990 et dans la transition qui s’en est suivie et qui n’est pas arrivée à son terme. Les présidents successifs, Oscar Luigi Scalfaro (1992-1999), Carlo Azeglio Ciampi (1999-2006) et Giorgio Napolitano depuis le 15 mai 2006, sont intervenus de manière plus déterminée dans le débat public, se sont parfois affrontés à Silvio Berlusconi en tant que président du Conseil, en ont appelé au respect de la Constitution et à l’importance de l’unité nationale. À ce propos, Ciampi surtout, mais aussi Napolitano, ont voulu et veulent encore rassembler les Italiens par-delà ce qui les divise et répondre à la demande d’italianité en proposant une conception de la nation, démocratique, fondée sur la Constitution, ouverte sur l’Europe et le monde. Le résultat est qu’ils sont plébiscités par les Italiens qui leur accordent une confiance considérable. Tous les sondages enregistrent leur grande popularité. Déjà à l’époque de Ciampi, et maintenant avec Napolitano, le moindre déplacement du Président rassemble des foules enthousiastes. Sans doute, parce que dans cette Italie incertaine et qui s’interroge sur son destin, le président représente une figure de référence. Il incarne la modération en politique, l’attachement aux valeurs essentielles de la République, enfin, l’unité nationale.

N’a-t-on pas tendance, depuis l’étranger, et parfois même sur le territoire italien, à exagérer la crise qui frappe la Péninsule ?
Oui et non. L’Italie, depuis qu’elle est unie, se demande ce qui l’unit. Et ce, du fait de la façon dont s’est réalisée historiquement l’Italie unitaire. Qu’il y ait un débat permanent et parfois très vif sur cette unité est donc logique. Qu’il soit réactivé en ce moment, pour les raisons que l’on vient de rappeler, ne m’étonne guère. Mais ce qui est frappant, c’est la capacité des Italiens à, en même temps, se déchirer avec d’âpres polémiques et se rassembler en cas de nécessité. Regardez ce qui s’est passé en juillet 2011. La classe politique se divise plus que jamais après les élections régionales et les référendums qui ont affaibli le gouvernement Berlusconi, la spéculation financière prend pour cible l’Italie et, en quelques jours, un correctif budgétaire de plus de 70 milliards d’euros, qui instaure une austérité particulièrement drastique, est adopté avec un vote hostile de l’opposition mais dans un climat de concorde nationale exigé par le Président de la République. Durant les années de plomb, alors que certains groupes minoritaires de l’ultra-gauche s’étaient engagés dans une lutte armée sanglante en espérant déclencher une hypothétique guerre civile et que l’ultra-droite posait des bombes meurtrières, l’écrasante majorité des Italiens s’est mobilisée et rassemblée derrière les grands partis de l’époque (DC et PCI) et les syndicats pour défendre les institutions, répudier la violence et affirmer une solidarité nationale. Le climat politique de l’Italie est ainsi fait d’incessants déchirements et d’inévitables regroupements.
Votre question amène d’ailleurs à réfléchir plus généralement sur le concept de crise si utilisé à propos de l’Italie. Or, en politique, et pour la période de la République, la crise ne signifie pas une soudaine perturbation du système ou du régime. Elle constitue un élément du jeu, sa caractérisation fondamentale et permanente, sa condition même d’existence où, au fond, l’immense habileté des élites a consisté à pratiquer des médiations pour éviter les lacérations définitives et, de ce fait, à avancer en accompagnant la modernisation phénoménale du pays.

Entretien avec Marc Lazar
propos recueillis par Philippe Foro

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