Professions moyennement libérales

Voici venir une réforme qui fait du bruit : il est envisagé d’abroger les normes qui limitent l’accès à certaines professions ou introduisent des règles quant à leur exercice. Cela concerne tous les métiers pour lesquels il existe un ordre professionnel, à l’exception des pharmaciens, des notaires, des transporteurs routiers et des architectes. Restent concernés, en vrac, les médecins, les avocats, les journalistes, les obstétriciennes, les ingénieurs, les psychologues, les « consulenti del lavoro » dont nous reparlerons plus tard…
Depuis toujours accusés de poursuivre des intérêts corporatistes, les ordres professionnels italiens comprennent 3 590 000 membres, « iscritti all’albo ». Un réservoir d’électeurs qu’il est aisé de mettre en avant pour peser sur les décisions du pouvoir. Déjà la réforme de 2006 initiée par le ministre de centre-gauche Pier Luigi Bersani et qui prévoyait notamment la suppression des tarifs minimum et l’introduction de la publicité comparative – censée contribuer à donner une chance aux nouveaux venus – avait été fortement contestée. Il faut dire qu’avec 134 avocats sur 952 parlementaires, les « professionisti » ont de quoi faire valoir leurs intérêts.
Autre ressort de taille à leur disposition : la composition des commissions chargées des examens d’État, obligatoires pour exercer ces professions. Les commissions sont formées de… professionnels déjà en activité, qui ont finalement entre les mains le pouvoir de décider quels seront leurs futurs concurrents. C’est ainsi que, comme le souligne l’article ci-contre, les différences de taux de réussite aux examens d’État sont particulièrement importantes entre les différentes régions du pays. Des écarts criants qui ne sauraient évidemment s’expliquer uniquement par les capacités propres des candidats… En 1997, à Catanzaro, en Calabre, une ville alors réputée pour ses taux astronomiques de réussite aux concours d’avocat, au point qu’une sorte de « tourisme du diplôme » s’était développé, la quasi-totalité des copies de l’épreuve se sont avérées être strictement identiques. Suite à ce scandale, il avait été mis en place un système selon lequel les examens se déroulant dans une ville étaient corrigés ailleurs dans le pays, et l’on a pu constater que les taux de réussite variaient considérablement par rapport aux années précédentes (dans un sens ou dans l’autre). Il est apparu clairement à cette occasion que les correcteurs n’appliquaient pas les mêmes critères d’une région à l’autre. Les explications du phénomène restent ouvertes…
La réforme prévue, qui se heurte bien entendu à de nombreux obstacles, envisage la suppression des examens d’État pour l’accès à certaines professions (avocats notamment) mais également la suppression de certaines incompatibilités professionnelles, l’exercice parallèle de certaines professions étant prohibé aux membres des Ordres.
C’est ainsi que les « commercialisti » (au rôle similaire à celui de nos experts-comptables) et les « consulenti del lavoro » ne peuvent pas exercer dans la Fonction Publique, cela bien sûr afin d’éviter autant que possible des courts-circuits entre contrôleurs et contrôlés.
Mais qui sont ces « consulenti del lavoro » ? Ils représentent une catégorie significative en Italie : dotés de prérogatives plus vastes que de simples comptables, ils sont en charge de la gestion de tout ce qui a trait aux contrats de travail dans une entreprise. Dans les faits, même si ces tâches leurs sont confiées à titre externe, ils jouent bien souvent un rôle déterminant pour la société, conditionnant largement les choix des dirigeants. Leur fonction se rapproche de celle de certains avocats d’affaires. Un maillon-clé du système économique actuel, en position d’intermédiaire, avec tout ce que le terme peut évoquer. Et il se trouve, l’article de Gian Antonio Stella nous le rappelle, que chez les « consulenti del lavoro », comme dans la plupart des professions libérales, l’existence de « dynasties » où l’on exerce la profession d’une génération à l’autre est un phénomène marqué. Avec cependant une donnée troublante : les régions où le taux d’« hérédité » est le plus haut, sont également celles où l’évasion fiscale est la plus forte. Au-delà des intérêts propres des membres des professions libérales, on sent poindre qu’une éventuelle réforme du secteur peut concerner tous les Italiens, non seulement en tant que clients, mais également en tant que contribuables…
Ceci étant dit, on peut imaginer que, comme cela était déjà advenu en 2006 avec le décret-loi Bersani, l’effet des mesures volontaristes du gouvernement soit au final largement tempéré par des concessions faites aux « professionisti » afin de faire passer la réforme. Enfin, on ne doute pas – quoi qu’il advienne de ce projet de loi – que les uns et les autres trouveront le moyen de « tout changer pour que rien ne change ». Fatta la legge, trovato l’inganno….

Thomas Nispola

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