En Italie, pour comprendre qui nous sommes vraiment, il suffit parfois de regarder un film. C’est l’idée aussi drôle que lucide qui traverse le dernier livre de Giovanni Floris, Asini che volano (Des ânes qui volent – éditions Solferino, non traduit) : soixante années de comédies qui racontent le caractère des Italiens mieux que n’importe quel essai sociologique. Dans cette interview, Floris, journaliste et animateur de l’émission politique la plus suivie d’Italie, Dimartedì, évoque notre ironie perdue, la modération comme vertu et la politique qui ressemble de plus en plus aux cinepanettoni, ces comédies populaires de Noël qui ont fait rire des générations entières depuis les années 1980. Le cœur du livre est un voyage dans une Italie qui riait de ses défauts et qui a peut-être aujourd’hui du mal à les admettre. Une invitation à retrouver ce regard léger et profond que le cinéma italien a su offrir au pays.

Interview réalisé par Alessio Schiesari

« Nous ne rions plus de nos défauts, nous votons pour eux. » Dans votre nouveau livre, Asini che volano (Des ânes qui volent), vous tentez de raconter comment les Italiens ont changé. Vous le faites à travers 120 comédies réparties sur six décennies de cinéma italien. Est-ce vraiment une mission possible ?

Je me suis demandé ce qui nous plaisait chez les protagonistes des Cinepanettoni, à l’époque où nous ne leur avions pas encore confié le pays. Qu’est-ce qui nous plaisait chez les personnages de la comédie à l’italienne quand nous nous contentions d’en rire au cinéma ? Il suffit de regarder les films de comédie. Sordi, Gassman, Tognazzi, Villaggio, Verdone, Totò, et même De Sica et Boldi. Ce sont toujours les films qui nous ont montré qui étaient les Italiens : des citoyens imparfaits, tragiques et géniaux. L’amour pour ce que nous avons toujours été est l’antidote à ce que nous sommes devenus, et l’italianité tant méprisée est celle qui peut maintenant nous sauver.

Que s’est-il donc passé entretemps ?

Nous sommes devenus manichéens alors que nous étions les maîtres des nuances. Nous vivons dans un monde en noir et blanc, et nous avons perdu les couleurs, surtout le gris. Si vous voyez quelqu’un jeter des déchets alimentaires dans la poubelle des déchets non recyclables, au mieux vous le prenez en photo. Tout au plus, vous le dénoncez. Nous pensons être parfaits, et si nous voyons quelqu’un qui ne l’est pas, nous nous disons : « Mais comment ose-t-il ? » Si moi je dois être irréprochable, pourquoi les autres ne le seraient-ils pas ? L’anxiété que nous ressentons pour nous-mêmes se transforme en attaque frontale contre les autres.

Commençons par le titre : Asini che volano. Elogio degli italiani tra cinema e realtà (Des ânes qui volent. Éloge des Italiens entre cinéma et réalité). Les Italiens méritent-ils un éloge ?

Bien sûr. Nous sommes un peuple parfait, car nous considérons l’imperfection comme un simple point de départ. Puis il vole et il s’améliore. Nous sommes des ânes qui volent, exactement. Je pense que le récit cinématographique (et en filigrane, le récit politique) des Italiens permet de comprendre la véritable âme de notre peuple. Il me semble qu’aujourd’hui les Italiens ne s’aiment plus pour ce qu’ils sont. C’est pourquoi je dis ceci : regardons-nous dans le miroir de la comédie.

Partons de la dimension collective des Italiens : que nous disent les vieux films de comédies sur la vérité, le pouvoir et la conscience civique du pays ?

Regardons à nouveau I nuovi mostri (Les Nouveaux Monstres, 1977) avec les funérailles de Formichella qui deviennent un spectacle à parti entière. ; avec Fantozzi qui rentre chez lui, ouvre la porte et demande ce qu’il y a pour le dîner ; Ou encore avec Verdone qui se déguise en Manuel Fantoni pour imaginer une vie meilleure. Nous devons aimer nos contradictions, nos contaminations, nos faiblesses.

Sordi est-il l’homme de Una vita difficile (Une vie difficile, 1961) ou celui du Borghese piccolo piccolo (Un bourgeois tout petit petit, 1977) ? Gassman est-il celui de C’eravamo tanto amati (Nous nous sommes tant aimés, 1974) ou celui de La Grande Guerra (La Grande guerre, 1959) ? Christian De Sica est-il plus proche du cynisme de l’avocat Ciulla dans Natale sul Nilo (2022) ou bien de la révolte finale de Simpatici e antipatici (1998) ? Fantozzi console-t-il la dénommée Cita Hayworth ou la rejette-t-il pour ne pas être vu avec elle ? Ainsi sont les Italiens. Tantôt tristes, tantôt heureux, obtus ou géniaux. Peut-être ignorants, mais intuitifs. Parfois lâches, mais courageux au moment voulu. Opportunistes aussi, mais capables, si nécessaire, de se priver pour donner aux autres. Ils aspirent au meilleur, ici et maintenant, dans la vie qui leur est donnée. Des caractéristiques salvatrices, mais toujours nuancées. Des personnages à la fois positifs et négatifs, capables de se voir de l’extérieur et de faire cohabiter le noir et le blanc. Des ânes qui savent voler.

Après les films de comédie il y a eu les cinepanettoni. C’est un sujet qui revient tout au long du livre : les personnalités politiques d’aujourd’hui ressemblent aux protagonistes de ces films. Pouvez-vous nous expliquer de quelle façon ?

Nous ne rions plus de nos défauts, nous votons pour eux. Savez-vous pourquoi les Cinepanettoni ont disparu ? Parce qu’ils sont devenus réalité. Avant, nous étions nombreux à rire de quelques rares personnes. Maintenant, c’est nous qui sommes peu nombreux, et les personnages des Cinepanettoni sont si nombreux qu’ils ont pris le contrôle du pays. Et ils ne veulent plus qu’on se moque d’eux. Qu’y a-t-il de plus Cinepanettone qu’un ministre qui fait arrêter le train parce qu’il doit descendre ? Qu’y a-t-il de plus Cinepanettone qu’un président du Sénat qui a un buste de Mussolini chez lui ? Que dire d’un Noël à Pompéi, où une maîtresse fait chanter un ministre bigot ? Ou d’un Noël à Tirana, où la Première ministre italienne et le président albanais plaisantent sur le tapis rouge pendant que les autres dirigeants discutent sérieusement de la guerre en Ukraine ? Ou encore d’un beau-frère qui devient ministre, d’une sœur responsable du secrétariat politique du parti ?

Dans votre livre, vous racontez vos débuts à la Rai et votre expérience, pour la chaîne publique, à New York. Qu’est-ce qui a changé depuis dans le service public audiovisuel ? Ou peut-être devrais-je plutôt demander : que reste-t-il du service public ?

Il faut se demander si un service public ne peut être assuré que par une entité publique. Je ne le crois pas. La Rai est une grande entreprise peuplée de professionnels exceptionnels, épuisée par un pouvoir politique avide de contrôle qui l’étrangle. Mais il existe d’autres entités qui parviennent également à remplir correctement le rôle de critique du pouvoir, essentiel pour le service public. Et La7 en fait partie.

La transformation de l’Italie passe également par la représentation cinématographique de la pauvreté : exhibée avec dignité dans les vieilles comédies, elle est devenue une faute à cacher dans les cinepanettoni. L’Italie réelle a-t-elle suivi la parabole de son cinéma ?

Le cinéma raconte ce qu’il voit ; quand il le peut, il anticipe. Aujourd’hui, il raconte une Italie qui a du mal à vivre la modération. Je parle de modération comme d’un équilibre général, d’une expérience et d’un antidote à la férocité, à la colère et au cynisme qui, selon une certaine représentation – principalement exprimée sur les réseaux sociaux – feraient désormais partie du caractère des Italiens. Notre véritable caractère national, que j’illustre dans le livre à l’aide de nombreux exemples, est plutôt la modération, c’est-à-dire la capacité de prendre conscience de ce que l’on est et de ce que l’on peut faire dans la réalité qui nous est donnée. C’est la capacité de comprendre ses propres défauts et ceux des autres, en essayant de les atténuer sans en faire tout un drame. La personne médiocre est frustrée et rend souvent la vie des autres plus difficile. En revanche, la personne modérée aspire à améliorer sa situation, et si possible, celle des autres. Les manifestations, par exemple celles pour les droits des travailleurs, sont pleines de personnes modérées qui essaient précisément de faire cela.

Quel est le rôle du cinéma ?

Regarder son époque à travers le prisme de la comédie présente un grand avantage : le détachement. C’est souvent ce qui nous manque à l’ère des communications rapides, des commentaires à chaud et des sollicitations constantes. Nous vivons à l’époque de la superficialité. Nous nous enthousiasmons, nous nous mobilisons, nous nous scandalisons, nous nous indignons sans cesse ; nous nous sentons toujours plongés dans une situation d’urgence et nous ne cessons de regarder vers l’extérieur. La comédie, en revanche, va en profondeur. Ses intrigues racontent les histoires de quelqu’un d’autre pour que nous posions un nouveau regard sur les nôtres. Ses personnages, parfois discutables ou horribles, nous placent devant un miroir et nous invitent à nous y regarder. C’est seulement alors que « l’extérieur » devient plus compréhensible.

D’un côté, il y a ceux qui gouvernent, et de l’autre, la relation que les Italiens entretiennent avec eux, magnifiquement résumée dans la lettre que Massimo Troisi et Roberto Benigni écrivent à Savonarole dans le film Non ci resta che piangere (1984). Pouvez-vous nous expliquer cela ?

Catapultés de façon inexplicable en 1492 depuis notre époque, les deux hommes écrivent au terrible moine dans l’espoir qu’il laisse vivre leur ami Vitellozzo. Terrifiés par le caractère difficile du prédicateur, ils discutent attentivement chaque passage : de l’en-tête (« Très saint Savonarole, que nous t’aimons ! ») aux préalables (« excusez-nous pour les éventuelles vulgarités »), en passant par les passages essentiels dans ils tentent de relativiser le concept de péché (« Voyons ! On se calme !. Ici, on dirait que tout… ici, on ne peut pas bouger… nous le disons aussi pour toi… ») jusqu’aux salutations finales (« Nous te saluons, le visage sous tes pieds, nous ne demandons même pas de rester immobile, tu peux bouger autant que tu veux et nous, nous resterons muets, dessous »). Une admirable raillerie sous forme de démonstration de déférence qui est restée dans l’histoire du cinéma, car elle résume une attitude typiquement italienne, non seulement envers le pouvoir, mais aussi envers la vertu.

De Fantozzi à Karl Popper, en passant par les frères Vanzina et Emmanuel Kant. Asini che volano est également une réflexion sur le sens de la liberté chez les Italiens. Sommes-nous plus ou moins libres aujourd’hui ?

Nous sommes toujours libres, mais il semble que nous aimions moins la liberté. Nous ne la chérissons pas, nous ne la défendons pas, nous ne la mettons pas en valeur. Nous voyons ce qui se passe en Amérique et nous ne réagissons pas, nous ne parlons pas, nous ne crions pas. Les Américains (et pas seulement eux) ont besoin de nous en ce moment : nous devrions nous faire entendre.

Si vous deviez choisir un film pour expliquer l’Italie d’aujourd’hui à un étranger, lequel choisiriez-vous ?

Je commencerais par l’Italie d’antan en lui racontant une scène de La Grande Guerre, dans laquelle Silvana Mangano s’étonne qu’un type comme Vittorio Gassman soit soldat et lui dit : « Mais comment peuvent-ils accepter des voyous comme toi dans l’armée ? Dis-le moi ! » Gassman lui répond : « Eh bien, si seuls les gens bien devaient défendre la patrie, tu pourrais dire adieu à la patrie ! »


Vous avez écrit que « Les ânes volent parce que quelqu’un continue à croire en la vérité ». Selon vous, qui sont aujourd’hui les ânes qui volent, et qui a cessé d’y croire ?

À mon avis, il y a, au moins, deux façons de voir les choses. Nous pouvons penser que nous sommes tous des ânes : des personnes avec nos défauts, parfois un peu ignorants (sur certains sujets) ou qui peuvent se sentir dépassés par les événements. Mais nous savons aussi rêver, voir grand et avoir des idéaux ; nous savons voler, et nous ne devons pas l’oublier. Deuxième interprétation : les ânes sont ceux que nous avons fait voler jusqu’aux postes de direction grâce à notre vote : nos politiciens, qui nous font souvent rire, certes, mais avec amertume, voire avec un brin d’inquiétude. En effet, ceux qui gouvernent devraient aspirer à incarner les vertus de ceux qu’ils gouvernent, et non leurs défauts.