Les garçons naissent privilégiés, mais ce privilège a un prix très élevé. C’est pourquoi l’égalité entre les sexes ne doit pas être un combat entre les hommes et les femmes, mais un voyage de la libération mutuelle. C’est ce qu’affirme Francesca Cavallo, écrivaine à succès.
NINA VERDELLI / VF
Chaque révolution naît encouragée par l’idéalisme, puis culmine dans la terreur et se termine enfin par une restauration. Le récent élan en faveur de l’émancipation des femmes, qui a débuté avec le scandale #MeToo en 2017, ne fait pas exception. L’exaltante période d’avancée, durant laquelle l’égalité semblait possible, voire proche, saisissable, a été suivie d’une période où quelques-uns se sont autoproclamés juges de beaucoup. Les courants féministes se sont multipliés, sans toujours être d’accord entre eux. Aujourd’hui, alors que l’Occident se tourne de plus en plus vers la droite, les droits civiques reculent également. En Italie, Giorgia Meloni rejette l’éducation sexuelle et affective dans les écoles ; aux États-Unis, l’administration Trump démantèle les programmes de diversité et d’inclusion du gouvernement fédéral ; en Hongrie, Orbán interdit les marches des fiertés à Budapest ; en Russie, Poutine propose une prime aux étudiantes pour les inciter à tomber enceintes.
Où et quand le mécanisme de libération du patriarcat s’est-il donc enrayé ? Nous en parlons avec Francesca Cavallo, 42 ans, écrivaine à succès originaire de Tarente. Son livre, écrit avec Elena Favilli, Histoires du soir pour filles rebelles (éditions Arènes), s’est vendu à 8 millions d’exemplaires dans le monde entier. Et Storie spaziali per maschi del futuro (Histoires spatiales pour les garçons du futur, non traduit) est sur le point d’entrer dans 250 écoles primaires italiennes dans le cadre d’un projet de déconstruction des stéréotypes.
Le ministre de la Justice, Carlo Nordio, affirme que « génétiquement, l’homme résiste à l’idée d’accepter la parité ».
Je lui conseille de lire Testosterone Rex (2017, non traduit) de Cordelia Fine. Il y a cinq ans, je pensais moi aussi que les hommes étaient par nature plus agressifs. Je pensais également que, comme ils avaient décidé du sort du monde jusqu’à présent, ils devaient désormais s’asseoir sur le banc de touche et laisser les femmes prendre les commandes. Une idée très enfantine, la mienne.
Pourquoi ?
Tout d’abord, qui resterait spontanément sur la touche ? Ensuite, dire « poussez-vous, c’est moi qui décide » ne change rien à la logique patriarcale ; cela ne fait que remplacer le groupe au pouvoir. Au contraire, nous devrions nous regarder les uns les autres avec compassion, et comprendre que la parité de genre n’est pas un bras de fer, mais un voyage de libération réciproque.
La libération des femmes de leur statut de minorité est aisément compréhensible. Mais qu’en est-il des hommes ?
Le privilège masculin a également une part d’ombre. Je dirais même deux.
La première ?
J’ai longtemps tenu pour acquis – parce qu’ils détenaient le pouvoir politique, économique, militaire et religieux – que les hommes devaient forcément aller mieux que nous. Or, si l’on fait abstraction du succès et que l’on prend en considération d’autres indicateurs, on se rend alors compte qu’ils ne vont pas mieux du tout.
Et quels sont ces indicateurs ?
Au niveau mondial, 80 % des morts par suicide sont des hommes, 95 % des crimes violents sont commis par des hommes, ces derniers constituent donc la grande majorité de la population carcérale. De plus, les hommes sont statistiquement beaucoup plus susceptibles de développer une dépendance à l’alcool ou aux drogues, et ils ont une espérance de vie inférieure de cinq à sept ans à celle des femmes. Ce sont des chiffres importants qu’il ne faut pas négliger, car si je ne parle que des aspects positifs de ton « privilège », je n’incite pas vraiment à y renoncer.
Quelle est la seconde part d’ombre du privilège masculin ?
Je suis invitée à prendre la parole dans de nombreuses entreprises, y compris dans des sociétés de conseil plutôt “ testostéronées ”. Je pose parfois la question suivante : “ Vous sentez-vous libres de dire à votre compagne “ On pourrait vendre la maison à la montagne, car, oui, c’est vrai, j’ai eu une promotion, mais je n’aime pas ce travail ” ? Certains hommes ont les larmes aux yeux, ils pensent qu’ils n’ont pas le choix. Beaucoup d’hommes se trouvent dans la situation du prince charmant, ils ont la chance d’hériter d’un royaume, et ils ne se demandent pas quel est le prix à payer.
Que gagne le prince à renoncer à son royaume ?
La liberté de se connaître lui-même et de ne pas faire les choses uniquement parce que d’autres le lui demande. Dans Découvrir un sens à sa vie, le psychanalyste Viktor Frankl affirme que ce ne sont pas nécessairement les plus forts ou les plus performants qui ont survécu à l’Holocauste, mais ceux qui ont réussi à penser : “ Peu importe ce que j’attendais de la vie, mais plutôt ce que la vie attend de moi ”. Cela signifie qu’il faut chercher un sens profond à l’existence, qui n’est est pas donné par le nombre de Lamborghini entreposées dans un garage.
Pourtant, aujourd’hui, nous sommes gouvernés par des dirigeants qui considèrent les Lamborghini comme les médailles du mérite. Et en effet, les batailles pour la parité tombent dans l’oubli.
Cela fait partie de l’histoire de la lutte pour les droits civiques : il y a des moments d’élan, puis de défaites et de revirements, mais il ne faut pas se décourager.
Pensez-vous que le mouvement de libération des femmes a parfois trop haussé le ton ?
Non, à l’époque, c’était juste.
Cependant, vous avez vous-même déclaré dans une interview : « Je pense qu’il y a une certaine lassitude face à la polarisation extrême des discussions sur le genre ».
Aujourd’hui, la possibilité d’une pars construens s’ouvre, mais sans la pars destruens qui l’a précédée, nous n’aurions pas eu les éléments nécessaires pour agir. À nous maintenant de transformer le présent en une reconstruction plutôt qu’en une restauration.
Michela Murgia disait : « Ne perdons pas de temps à disqualifier ceux qui luttent, ne créons pas une loge de concierge du féminisme, car les ennemis sont ailleurs, et ils font les lois ». Que pensez-vous de cela ?
Je préfère parler en termes d’adversaires. L’ennemi est une condition existentielle, l’adversaire peut avoir une position différente de la mienne sur un point particulier, mais penser comme moi sur un autre. Je pense qu’il est très important de ne pas classer les gens en « amis » et « ennemis » car cela rend la collaboration difficile. En politique, si je considère les autres comme des ennemis, la seule rhétorique possible est celle de la guerre. Or, la politique a un sens parce qu’elle est l’alternative à la guerre.
Quelle voie peut-on emprunter en Italie, alors que le projet de loi sur le viol a été bloqué en raison d’une division politique sur la signification du terme « consentement » ?
Il faut avoir le courage d’aborder ces questions en dehors des contextes idéologiques. Par exemple, dans notre pays, on parle d’éducation affective dans les écoles depuis les années 1970 ; ce n’est donc pas une question soulevée par le gouvernement Meloni. La partie progressiste, à laquelle j’appartiens, ne peut pas dire aux autres comment ils doivent se comporter, mais elle peut s’interroger sur ce qu’il faut faire différemment pour atteindre ses propres objectifs.
Avez-vous des suggestions ?
Arrêter de s’auto-saboter. La droite est plus compacte.
Et parfois, faire un pas en arrière ?
Jamais. J’ai ouvert le deuxième volume de Histoires du soir pour filles rebelles avec cette dédicace : Ne faites pas de pas en arrière et tout le monde fera un pas en avant.
Dans quelle direction ?
Nous devons rendre le patriarcat obsolète, pas le combattre à coups de poing. Je rêve du jour où les gens regarderont les photos du G20 peuplés de chefs d’État et de gouvernement masculins et diront : « Mais comment ont-ils pu avoir cette idée ? » Un peu comme nous le faisons aujourd’hui en feuilletant les photos de nos grands-parents à la plage, vêtus de maillots de bain improbables.









