Dans son livre intitulé San Francesco, l’historien Alessandro Barbero montre comment, au fil des siècles, chaque époque s’est approprié le saint d’Assise, patron de l’Italie, dont on célèbre cette année le 800e anniversaire de la mort, le 4 octobre 1226, souvent au prix d’une déformation de son message.

INTERVIEW RECUEILLIE PAR ALESSIO SCHIESARI

« Saint François est une figure si importante que chaque époque a trouvé en lui quelque chose qui touche une corde sensible et qui a poussé à se l’approprier, au risque de le dénaturer », même Mussolini ne s’y était pas trompé.

800 ans après sa mort, Alessandro Barbero raconte les nombreuses versions de la vie du saint d’Assise dans son livre intitulé San Francesco (éditions Laterza, 2025, non traduit). Des sources qui se font concurrence, voire s’opposent, dans l’espoir de monopoliser un héritage bien différent de celui que nous connaissons.

Voici donc le saint le plus populaire raconté par l’historien le plus populaire, car le médiéviste Alessandro Barbero est un phénomène culte en Italie, notamment auprès des plus jeunes. Youtuber involontaire (toutes ses interventions sont mises en ligne par ses fans, qui se définissent comme des vassaux, et atteignent des millions de vues), il a réussi à rapprocher des générations de jeunes de la Historia magistra vitae, l’« histoire maîtresse de vie » (selon la formule de Cicéron). Sans en rejeter la complexité, qu’il sait transformer en récit. En boussole pour le présent.

Pourquoi Saint François ? Qu’est-ce qui vous a convaincu d’écrire un livre sur lui ?

Il y a deux raisons à cela : tout d’abord, l’idée et la proposition sont venues de Giuseppe Laterza, mon éditeur, avec qui je suis ami depuis plus de trente ans, qui me connaît très bien et qui par ailleurs suit de près le marché et les anniversaires. Mais si je me suis convaincu d’accepter, c’est parce que je me suis rendu compte en analysant la faisabilité du projet à quel point il serait passionnant non pas d’écrire une biographie de François, car mon livre n’est pas une biographie, mais plutôt une enquête sur les façons, différentes et contradictoires, dont ses contemporains se sont souvenus de lui.

Vous décrivez un François rebelle, intransigeant, presque fanatique, bien différent du saint que beaucoup évoquent, surtout parce qu’il parlait aux oiseaux. Qui était donc vraiment François ?

Justement ! En réalité, je ne raconte rien, mais je donne la parole à ceux qui l’ont raconté à l’époque, en rendant leurs textes latins accessibles aux lecteurs et en expliquant pourquoi on y découvre des François si différents. Ensuite, bien sûr, je pense qu’il y avait davantage de raisons d’inventer des choses pour présenter un François toujours joyeux, serein et sans contradictions ; ce serait vraiment bizarre que ceux qui se souvenaient de lui comme d’un homme dur, intransigeant et contradictoire aient tout inventé !

Ces caractéristiques ressortent dans de nombreuses anecdotes de sa vie. Quelles sont vos préférées ?

Son intransigeance se manifeste surtout dans l’observance de la pauvreté. S’il n’est pas extrême dans la pénitence et la mortification du corps, François exige beaucoup plus de lui-même que des autres, et il est aussi en contradiction avec lui-même, surtout parce qu’il est gourmand. Habituellement, il essaie de ne manger que des légumes crus, il lui arrive même de mélanger de l’eau ou de la cendre à ses aliments pour ôter tout plaisir à les manger, mais on raconte de nombreux épisodes où il a envie de manger du poisson, des écrevisses ou des gâteaux. Dieu est indulgent face à cette faiblesse, si bien que poisson, écrevisses et gâteaux apparaissent alors comme par miracle… En revanche, il est intransigeant, voire formaliste, sur la pauvreté et le refus de toute propriété. Ainsi, alors qu’il va séjourner dans un ermitage, les frères lui ont préparé une cellule un peu isolée pour qu’il puisse prier sans être dérangé. Un jour, il en sort et il croise un frère qui lui demande : « Tu viens de ta cellule ? » François est horrifié : « La mienne ? Puisque tu as dit qu’elle est à moi, je n’y vais plus ». On retrouve la même radicalité dans son rapport à l’argent. Un jour, un fidèle laisse une offrande dans la chapelle de la Porziuncola, et un moine, sans se poser de questions, la ramasse et la met de côté. C’est une chose très grave, et les frères courent immédiatement le dénoncer à François : « il a touché l’argent ! » Pour le punir, François lui fait ramasser l’argent avec la bouche, puis le déposer, toujours avec la bouche, sur du crottin d’âne…

Chaque grande histoire a besoin d’un personnage féminin : pour François, ce sera Chiara. Comment le saint change quand il est regardé à travers les yeux d’une femme ?

Il change tellement que nous ne reconnaissons plus le François qui, au cours des dernières années de sa vie, mettait en garde les frères contre la fréquentation des femmes et leur interdisait de les accueillir dans la vie religieuse. Le François dont Chiara se souvenait était très différent ; je pense qu’il avait changé, qu’il était devenu aigri et affligé à cause des nombreuses difficultés rencontrées, et que Chiara, elle aussi, avait continué à l’idéaliser après sa mort.

L’histoire des sources sur la vie de François est une histoire de censure. Pouvez-vous nous la raconter ?

La censure a été ordonnée par le chapitre général en 1266, après que Bonaventure a écrit ce qu’ils appellent eux-mêmes la « bonne » version de la vie de François, la Legenda Maior. Le chapitre a envoyé une circulaire à tous les couvents dans laquelle il était écrit : Allez immédiatement à la bibliothèque ; si vous trouvez des biographies de François, sortez-les et détruisez-les, nous vous enverrons la version définitive. C’est la preuve la plus impressionnante de la bataille qui se livrait autour de la mémoire de François, avec les instances dirigeantes de l’Ordre qui ne voulaient pas que l’on se souvienne de lui comme d’un monument d’intransigeance : le véritable François – qui n’aimait pas ceux qui avaient fait des études, qui interdisait de posséder des livres et d’habiter dans des maisons en pierre, qui voulait que tous les frères travaillent et qui était horrifié à l’idée qu’un franciscain puisse devenir évêque,– n’était plus d’actualité !

Votre livre montre un Ordre traversé par des luttes, des stratégies et des rapports de force. S’agit-il d’une dégénérescence de l’esprit originel ou d’une dynamique inévitable de toute institution ?

C’est une dynamique inévitable, ce qui ne signifie pas qu’il ne s’agisse pas également d’une dégénérescence. Mais attention, Bonaventure et la direction de l’Ordre n’étaient pas de mauvaise foi ; ils étaient vraiment convaincus que la mission de l’Ordre exigeait de s’éloigner des intentions originelles de François, tout en continuant de l’admirer comme un exemple inimitable.

L’une des questions centrales du livre est l’héritage de François et la manière dont beaucoup ont essayé de se créer un saint sur mesure. Qui a essayé de s’approprier François et pourquoi ?

En réalité, ce sont les héritiers légitimes qui se sont disputés entre eux : les franciscains, qui se sont divisés pendant des siècles sur la question de savoir qui était vraiment le fondateur, ce qu’il attendait d’eux ; les intransigeants de la pauvreté absolue se heurtaient régulièrement à une tendance plus encline au compromis, et ils finissaient parfois très mal !

La tentative d’appropriation de Francesco se fait aussi dirant le Ventennio. En quoi Francesco était-il utile à Benito Mussolini ?

Mussolini avait besoin de tout : dans un régime qui se voulait totalitaire, tout devait être ramené au fascisme et au Duce, en particulier les grands noms italiens, du passé comme du présent ! Ne pouvant lui mettre un chapeau bicorne d’académicien, comme il l’avait fait avec Guglielmo Marconi, Mussolini s’approprie François comme une gloire italienne, dès l’instant où il comprend que conclure un concordat avec l’Église renforcera considérablement son régime.

À un certain moment, François devient un modèle à contempler plus qu’à suivre. Que reste-t-il alors de lui, également pour ceux qui ne sont pas croyants ?

C’est difficile à dire. Il nous reste une figure plus légendaire qu’authentique, un personnage de l’imaginaire collectif qui s’est façonné au fil des siècles, un protagoniste d’événements symboliques mais qui ne se sont jamais produits dans la réalité, comme celui du loup de Gubbio. Quant aux franciscains, il me semble qu’ils représentent des figures familières et sympathiques aux yeux des Italiens, mais sans aucune compréhension profonde de l’origine controversée et révolutionnaire de leur choix originel de pauvreté.

François demeure toutefois une figure si importante que chaque époque a trouvé en lui quelque chose qui touche une corde sensible et l’a poussé à se l’approprier, au risque de le dénaturer. Ainsi, à l’époque fasciste, on insistait sur la ressemblance entre Saint François et Mussolini, et aujourd’hui, nous voyons en lui le précurseur de notre pacifisme, de notre écologisme et de notre animalisme.

ALESSANDRO BARBERO

UNE VOIX PUBLIQUE DE L’HISTOIRE EN ITALIE

Historien médiéviste, essayiste et vulgarisateur, Alessandro Barbero, âgé de 66 ans, est aujourd’hui l’une des voix culturelles les plus écoutées en Italie. Universitaire rigoureux, il a su sortir l’Histoire de l’université pour la replacer au centre de l’espace public, en s’adressant à un public très large et transversal, notamment aux jeunes générations.

Ses conférences et ses interventions publiques, souvent enregistrées et diffusées spontanément sur Internet, sont visionnées des millions de fois et ont transformé la vulgarisation historique en un véritable phénomène culturel, sans renoncer à la complexité ni à la méthode de l’historien.

Ces derniers mois, Alessandro Barbero est également intervenu dans le débat civil italien, notamment pour soutenir le Non à la réforme de la justice, soulignant le rôle critique que l’Histoire peut jouer dans l’analyse du présent. L’une de ses vidéos sur ce thème a été tellement diffusée qu’elle a été temporairement limitée par les plateformes Meta, confirmant ainsi l’impact public et politique que peuvent avoir aujourd’hui les propos d’un historien.