Entre 2025 et 2026, l’Italie a perdu deux de ses plus grands stylistes de mode. Des stylistes qui ont contribué à faire de la mode italienne une référence internationale, de l’après-guerre aux années 1970, 1980 et 1990.
Nous rendons ici un hommage au talent typiquement italien de la mode.
FEDERICA CAMPANELLI / FS
LES SŒURS DE LA MODE
Le lien entre l’art et la mode fut l’une des caractéristiques des sœurs Fontana, Zoé (1911-1979), Micol (1913-2015) et Giovanna (1915-2004). À la fin des années 1950, elles eurent recours pour leurs créations à des collaborations avec des peintres, des décorateurs et des artistes tels que Mimmo Rotella. Protagonistes du défilé historique organisé par Giovanni Battista Giorgini en 1951, les trois sœurs ont hissé la haute couture italienne sur la scène internationale grâce à leur style sophistiqué et sensuel. Leurs tenues étaient prisées dans le monde entier, par des femmes de la haute société, des princesses et des stars de cinéma. Parmi leurs clientes les plus célèbres, on peut citer l’actrice Ava Gardner ; c’est pour elle que fut réalisée, au milieu des années 1950, la robe scandaleuse inspirée de la soutane des prêtres, nommée Pretino, et qui est devenue, avec le temps, un symbole du glamour.
LE DERNIER EMPEREUR
Dès l’ouverture de sa maison de couture via dei Condotti, à Rome, en 1960, Valentino Garavani (1932-2026) doit son succès au fait d’avoir conçu un style élégant et toujours en phase avec son temps. Son rouge, d’une teinte particulière, est célèbre et représente pleinement son style. L’idée lui est venue de manière curieuse : jeune homme, lors d’une soirée à l’Opéra de Barcelone, il avait été frappé par la tenue d’une dame âgée, entièrement vêtue de velours rouge. Avec le temps, cette couleur est devenue le symbole de l’élégance italienne à l’échelle internationale. « Je pense qu’une femme vêtue de rouge, surtout le soir, est magnifique […] l’image parfaite de l’héroïne », déclara-t-il un jour. En 2007, après une carrière de 45 années (depuis son premier défilé en 1962), Valentino a fait ses adieux aux podiums et il s’est éteint le 19 janvier 2026.
MONSIEUR CHAPEAU
Imaginez combien Humphrey Bogart aurait été différent dans le film Casablanca (1942) sans son chapeau Fedora (créé en 1882). Certains accessoires portés durant le XXe siècle au grand écran ont contribué à rendre légendaires les stars du cinéma, parmi lesquels figurent sans aucun doute les chapeaux de Giuseppe Borsalino (1834-1900). Le styliste a ouvert son entreprise à Alexandrie en 1857 et il a développé un atelier de fabrication de chapeaux modernes qui allaient être portés pendant une grande partie du XXe siècle. Le Fedora, un chapeau en feutre à larges bords, orné de plis et de fossettes latérales pour en faciliter la prise en main, a remplacé les anciens chapeaux melons du XIXe siècle. Il a été imité dans le monde entier et a représenté l’un des premiers succès internationaux de la mode italienne. « Borsalino » est ainsi devenu synonyme de ce type de chapeau.
LE CHAUSSEUR DES STARS
Durant l’âge d’or d’Hollywood, un cordonnier italien marque l’histoire de la chaussure italienne : Salvatore Ferragamo (1898-1960). Émigré très jeune aux États-Unis dans les années 1920, il devient le chausseur de stars telles que Greta Garbo et Marilyn Monroe. De retour en Italie dans les années 1930, il invente un modèle qui allait connaître un énorme succès : la chaussure à semelle compensée en liège (1937). Le contexte historique est déterminant. Après l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie fasciste (1935-1936), la Société des Nations impose à l’Italie des sanctions économiques qui limitent l’importation de certains métaux, comme l’acier, alors utilisé pour renforcer les talons. Ferragamo réagit avec ingéniosité : il crée des chaussures s’inspirant des pianelle de la Renaissance (chaussures surélevées répandues entre le XIVe et le XVIIe siècle) en utilisant du liège sarde. Les semelles compensées, indémodables, étaient nées.
PUCCIMANIA
L’éclectique Emilio Pucci (1914-1992), aviateur, skieur, designer et styliste, crée de nouvelles lignes de vêtements liées aux loisirs et au sport. Sa carrière commence presque par hasard en 1947, lorsqu’il dessine une combinaison de ski si originale et couronnée de succès qu’elle est finit dans le magazine de mode américain Harper’s Bazaar. C’est dans les années 1960 que son style, alliant innovation et créativité, devient véritablement à la mode, avec ses vêtements en stretch (il a aussi fait du pantalon fuseau un vêtement pour tous les jours et non plus uniquement pour le sport), ses couleurs psychédéliques et ses motifs géométriques. Emilio Pucci est également pionnier de ce qu’on appelle aujourd’hui une marque lifestyle, proposant, outre les vêtements, des produits dérivés tels que parfums, accessoires, objets et textiles de décoration. Il a également travaillé pour la NASA, dessinant le motif de l’insigne des combinaisons spatiales de la mission Apollo 15.
LE RÉVOLUTIONNAIRE
« J’ai donné à l’homme la souplesse, la flexibilité et la douceur de la femme. Et à la femme, le confort et l’élégance de l’homme. Je déstructure, j’adoucis. » Ces mots, prononcés par le styliste italien Giorgio Armani (1934-2025) récemment disparu, suffisent à décrire la révolution qu’il a opérée dans le domaine du style. Jusqu’aux années 1970, les vestes masculines traditionnelles étaient rigides, avec des épaules rembourrées et une doublure épaisse. Le styliste a introduit la veste déstructurée, avec des épaules naturelles, un rembourrage réduit et des tissus légers, offrant ainsi une grande liberté de mouvement. Dans le même temps, il a su interpréter les besoins et les exigences des femmes de l’époque, de plus en plus impliquées hors des murs domestiques. Dans les années 1980, il a révolutionné la garde-robe féminine en la rendant pratique et moderne grâces aux coupes et aux matériaux choisis.
STYLE D’ARTISTE
La mode italienne a toujours entretenu un dialogue avec les arts visuels. C’est dans ce contexte que s’inscrit Germana Marucelli (1908-1983), une créatrice de mode peu connue du grand public. Dès ses débuts, la styliste toscane choisit en effet de collaborer avec les acteurs de l’art contemporain pour créer un style unique, libre des diktats de la mode parisienne. Elle est véritablement considérée comme la précurseuse du Made in Italy. Parmi ses collaborations les plus fructueuses, citons celle avec le peintre et décorateur Piero Zuffi, qui a conçu des motifs exclusifs pour ses collections de couture à partir de 1948. Parmi ses sources d’inspiration contemporaines, Marucelli a également su réinterpréter l’art de la Renaissance, comme en témoigne la collection Traficello de 1957, inspirée par des peintures de Beato Angelico, Paolo Uccello et Masaccio.
L’ÉLÉGANCE DU « LAID »
« La laideur est séduisante, excitante, plus nouvelle que la beauté bourgeoise. » C’est avec cette déclaration que Miuccia Prada (née en 1948) a imposé un revirement dans le monde de la mode : transformer le « laid » en catégorie esthétique, en instrument de libération et de pensée critique. Créatrice du style appelé ugly chic, Miuccia Prada ironise sur les éléments qui cachent le corps plutôt que de le mettre en valeur. Depuis ses débuts en 1988, elle a redéfini le concept de luxe avec des vêtements et des accessoires apparemment modestes, dans un esprit minimaliste, comme le sac à dos Pocono, très coûteux, en tissu technique.
LE BAROQUE SUR LES PODIUMS
Gianni Versace (1946-1997) a fait de la mode un langage transversal qui traverse l’art, la musique et le spectacle. Après être né et avoir grandi à Reggio de Calabre, il intègre dans ses collections des références à la Grande Grèce et à l’opulence du baroque, synthétisées dans le logo historique de la Gorgone, la tête de Méduse, figure de la mythologie grecque incarnant la séduction et l’attraction fatale. Dans les années 1980 et 1990, il crée un nouvel imaginaire fait d’imprimés somptueux, de couleurs vives et de tissus précieux. Il est surtout l’un des premiers à transformer les défilés en grands événements médiatiques et à faire des mannequins de véritables stars, parmi lesquelles Linda Evangelista, Claudia Schiffer et Cindy Crawford. Il a été assassiné en 1997 dans sa villa de Miami.
LE ROI DE LA POP
S’il y a bien quelqu’un qui a bouleversé l’esthétique de la mode italienne avec audace, c’est Elio Fiorucci (1935-2015). Inspiré par le Pop Art et la Culture Urbaine, il a donné naissance, dans les années 1970 et 1980, à des vêtements et des accessoires extravagants et provocateurs, comme les inoubliables jeans stretch, qu’il a introduits dans le but avoué de mettre en valeur les fesses et les jambes des femmes. Déjà célèbre dans les années 1970, il a consolidé sa réputation grâce à sa collaboration avec des artistes de renom, comme Keith Haring, à qui il a confié, en 1983, la décoration de sa boutique milanaise. Le résultat a été une installation d’action painting appelée Fiorucci Wall, un mur sur lequel l’artiste a laissé libre cours à sa créativité. Une idée qui a ensuite été reprise à New York et à Tokyo.
VISIONNAIRES DE LA MÉDITERRANÉE
C’est en 1980, à Milan, qu’ils se sont rencontrés par hasard. Un après-midi, devant un bar, Domenico Dolce (né en 1958) et Stefano Gabbana (né en 1962), tous deux originaires de Milan, fondent la maison de couture Dolce & Gabbana. Ils élaborent leur style à partir des atmosphères siciliennes, des dentelles noires et des corsets, ainsi que du cinéma italien des années 1940 et 1950. Lors de leur premier défilé pour Milano Collezioni, en 1985, ils présentent ce qui allait devenir leur première création emblématique : la « robe sicilienne », une robe noire en dentelle inspirée des veuves siciliennes du film Le Guépard de Luchino Visconti. Réputés pour leur polyvalence, ils réalisent également de célèbres campagnes publicitaires d’auteur, comme celle signée par le réalisateur Giuseppe Tornatore.
F.C.









