L’EUROPE, UNE PUISSANCE SANS POLITIQUE
« Ce n’est pas une question de traités, mais de cran ». C’est avec ces mots que Massimo D’Alema partage sa réflexion avec RADICI. Ancien président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, Massimo D’Alema préside aujourd’hui la fondation Italianieuropei.
PROPOS RECCUEILLIS PAR ALESSIO SCHIESARI
On parle beaucoup aujourd’hui de la crise de l’Europe. S’agit-il d’une phase liée aux circonstances ou bien d’une crise existentielle, liée à l’inachèvement du projet européen ?
La crise de l’Europe et de l’ensemble du monde occidental est un fait historique. Nous faisons face à une perte relative de notre primauté économique par rapport à la croissance d’autres grands acteurs ainsi qu’à un déclin démographique. Il est certain qu’à la fin de ce siècle, l’Europe et l’Occident occuperont une place plus modeste dans l’économie et dans la population mondiale. C’est un fait historique, inévitable. La question que nous devons nous poser est comment la classe dirigeante européenne l’aborde.
L’Europe peut-elle continuer à exister comme un acteur crédible tout en étant la proie d’incessantes négociations, sans avoir de véritable unité politique ?
L’Europe ne peut être un acteur politique important que si elle est unie. Tous les pays européens, sans exception, sont voués à ne plus faire partie des vingt premières places des classements économiques d’ici 2070, affirme Goldman Sachs. En revanche, l’Europe unie est une grande puissance. L’Occident pensait que la mondialisation conduirait partout à une expansion de l’hégémonie occidentale ; au lieu de cela, l’effet concret a été de renforcer les grands adversaires de l’Occident, qui sont désormais les nouveaux protagonistes de la scène internationale. C’est pourquoi on assiste aujourd’hui à une crise de rejet de la mondialisation. Le mouvement Maga – Make America Great Again – est animé par un sentiment de vengeance et de revanche qui s’est hélas également répandu en Europe. Ce qui a conduit à une forme de nationalisme particulièrement suicidaire dans le cas européen.
Pourquoi ?
La crise de l’ordre mondial multilatéral et le retour à la politique de la force devraient être interprétés par les Européens dans une perspective de saut qualitatif dans le processus d’intégration. Le raisonnement fait par Mario Draghi à Aix-la-Chapelle est pertinent : l’Europe doit prendre conscience qu’elle est seule. Le nationalisme américain a remis en cause la notion d’Occident telle que nous l’avons connue jusqu’à présent. L’aphorisme du Premier ministre canadien, Mark Carney, est juste : « Si vous n’êtes pas à la table, c’est que vous êtes au menu ». Et c’est un peu la situation dans laquelle se trouvent les différents pays européens. Il faut aujourd’hui un nationalisme européen – je le mets entre guillemets –, qui soit considéré comme l’esprit d’une Europe unie.
Quels risques concrets les pays européens courent-ils s’ils continuent à rester divisés ?
Une marginalisation progressive ; devenir des marchés disputés par les grandes puissances technologiques et industrielles qui dominent la scène mondiale. La véritable question est de savoir sur quelle base l’Europe doit s’unir et quelle est la vision de ses relations avec le reste du monde, car cela n’est pas encore clair. S’unir, pour faire quoi ? Certaines décisions sont inévitables, mais elles ne sont pas faciles à prendre.
Donnez-nous votre recette : s’unir pour faire quoi ?
La grande question est de savoir quelle relation nous entretenons avec le reste du monde. D’après Eurostat, pour survivre, l’Europe devrait accueillir 180 millions de personnes issues du Sud d’ici la fin du siècle. Ce n’est pas un problème humanitaire, il s’agit de la survie du système de production, de l’État-providence et des systèmes de retraite. Nous risquons de voir notre continent se transformer en une immense résidence médicalisée. L’alternative ne consiste pas à des appels à la natalité, mais à une politique d’accueil. L’Europe devrait faire comme l’Empire romain face au déclin démographique, lorsqu’il accorda la citoyenneté et l’accès aux fonctions publiques à tous ceux qui étaient nés à l’intérieur des frontières de l’Empire : un choix clivant déjà à l’époque, mais qui a permis la survie de l’Empire lui-même pendant des siècles.
J’ajoute que nous avons besoin d’une politique industrielle, d’innovation et de recherche scientifique. C’est dans le domaine technologique que nous perdons du terrain par rapport aux compétences sino-américaines. Avec une différence : l’Occident, y compris les États-Unis, est désavantagé dans cette compétition car la vague néolibérale a détruit la politique. Et, à l’ère de l’intelligence artificielle, le leadership politique est encore plus indispensable.
Dans l’Europe d’aujourd’hui, la logique de défense des intérêts nationaux prévaut-elle encore ?
La droite européenne prône une Europe-forteresse où le principe de cohésion se fait autour du système militaire. Je suis favorable à une défense commune européenne, mais l’idée selon laquelle le réarmement allemand serait le moteur de la relance économique de l’Europe ne me convainc guère. Ils nous disent : nous sommes seuls et nous devons nous défendre contre la Russie et la Chine. À mon avis, c’est un raisonnement qui est non seulement erroné, mais également suicidaire à long terme. Face à l’imprévisibilité de la politique américaine, nous ne pouvons pas penser que nous allons devenir les bastions de l’Occident dans une relation hostile avec le reste du monde. Nous avons intérêt à mener une politique de paix et à mettre en place un projet de coexistence pacifique et de collaboration avec le Sud.
Les difficultés de l’Europe sont-elles le résultat de ses limites institutionnelles ou de celles de sa classe dirigeante ?
Je suis favorable à une révision des traités, mais même avec les traités actuellement en vigueur, il est possible de faire beaucoup de choses. Aujourd’hui, le problème, c’est la classe dirigeante. L’Europe n’aura pas d’avenir tant qu’elle sera prisonnière d’une classe politique incapable de tendre vers ce qui est juste. Je vous donne l’exemple de Gaza et du Moyen-Orient. Lorsque, en 2006, l’Europe est intervenue pour mettre fin à la guerre au Liban, nous avons organisé à Rome une conférence internationale pour la paix à laquelle Israël avait dit « non ». Nous avions répondu : nous la faisons quand même, l’Union européenne est unie. Nous avons obtenu l’adhésion de 100 pays. Même les États-Unis, face à l’unité européenne, ont été contraints de participer. En demandant le cessez-le-feu, j’ai été autorisé par un mandat européen à dire à Ehud Olmert, alors Premier ministre israélien, ceci : « Sachez que si la guerre ne s’arrête pas, nous suspendrons le traité d’association ». Et nous parlons là de quelque chose d’infiniment moins grave que ce à quoi nous assistons aujourd’hui. Ce n’est pas un problème de traités, mais de cran.
Ces dernières années, l’attitude de l’Italie envers l’Europe est souvent apparue fluctuante, partagée entre adhésion et méfiance. Selon vous, pourquoi ? Et quel rôle l’Italie pourrait-elle jouer aujourd’hui dans une éventuelle relance politique du projet européen ?
L’Italie est un grand pays, espérons qu’elle retrouve son rôle. Giorgia Meloni a pensé pouvoir servir de pont entre les intérêts européens et l’administration américaine, en s’appuyant sur une affinité idéologique qu’elle n’a, en toute logique, jamais cachée. C’était un mauvais calcul, car servir de pont entre deux réalités qui s’écartent l’une de l’autre ne fonctionne pas. Ainsi, aujourd’hui, l’Italie se maintient à flot ; ne pas rompre trop brutalement avec les Américains, essayer de ne pas trop mécontenter Bruxelles. Et c’est dommage, car la relative crise du moteur franco-allemand offrait à l’Italie la possibilité d’exercer le seul rôle qui devrait lui revenir : être un pays de premier plan dans l’intégration européenne. L’idée qu’il existe un intérêt national opposé à un intérêt européen était fausse. C’est une idée que la droite a enfourchée, mais cette dernière est désormais désarçonnée car il n’y a au fond plus rien à enfourcher.
États-Unis d’Europe ou Union européenne, peut-être davantage intégrée. Que choisiriez-vous ?
La politique implique un certain réalisme. Ma vision est celle d’un fédéraliste, mais la priorité est de prendre ensemble les décisions politiques nécessaires. Si nous devions aujourd’hui nous enliser dans un débat à caractère constitutionnel sur la réforme des traités, nous risquons, à mon avis, de ne plus en sortir. Avec le Covid, nous avons démontré qu’il n’est pas nécessaire d’avoir des traités pour créer une dette commune, la volonté suffit. Si l’on décidait aujourd’hui, au niveau politique, de mettre en place un grand programme d’investissements européens pour l’innovation, la recherche et l’intelligence artificielle, cela pourrait se faire même sans le fédéralisme. À l’heure actuelle, il est nécessaire de mettre en avant la capacité politique de l’Europe, et cela dépend des dirigeants. Reste à savoir si les conditions d’une offensive démocratique en mesure de prendre la direction des principaux pays européens capables d’être un moteur de l’Union existent.
QUI EST MASSIMO D’ALEMA ?
Massimo D’Alema, l’un des protagonistes de la gauche italienne de ces dernières décennies, est un homme politique, journaliste et écrivain ; il a été président du Conseil d’octobre 1998 à avril 2000, puis ministre des Affaires étrangères de mai 2006 à mai 2008. Il mène depuis longtemps une réflexion critique sur le rôle géopolitique de l’Europe, sur les limites de la construction européenne actuelle et sur la nécessité d’une plus grande autonomie stratégique du continent dans le nouvel équilibre mondial.












