L’EUROPE EST AUJOURD’HUI UN GÉANT SANS SOUVERAINETÉ
« Pour devenir l’Europe, nous devons dépasser la notion d’Occident ». Telle est la recette dont le continent doit s’inspirer, selon Marcello Veneziani, journaliste et écrivain, l’une des voix les plus originales du courant conservateur italien.
PROPOS RECCUEILLIS PAR ALESSIO SCHIESARI
On parle beaucoup aujourd’hui de la crise de l’Europe. D’après vous, s’agit-il d’une crise conjoncturelle, ou bien d’une crise plus profonde, presque existentielle, liée au caractère inachevé du projet européen ?
La crise de l’Europe est endémique, inhérente à l’Union européenne depuis ses débuts, car celle-ci n’a pas reconnu ses racines historiques et idéologiques – grecques, romaines et chrétiennes – et elle n’a pas saisi son rôle géopolitique dans le monde. Lorsque l’on a décidé de doter l’Europe d’une Constitution – projet lancé puis avorté –, même le pape Jean-Paul II s’y est intéressé. Attention : il est ici question de racines, pas de confession. C’est là le péché originel à expier. Quand on ne sait pas d’où l’on vient, on finit par perdre aussi le sens de ce que l’on est. Telle est la condition de l’Europe aujourd’hui.
A-t-on choisi d’autres racines ?
Non plus. On n’a pas choisi d’alternative. On a parlé des Lumières, mais il s’agit plutôt d’une évolution, pas d’une racine. La matrice, c’est autre chose. Je pense à des lieux comme Rome et Athènes dont les civilisations ont rayonné sur le monde pendant des siècles. Ce n’est qu’en redécouvrant notre civilisation que nous pourrons être le centre du monde, le lieu de médiation en dehors des blocs et des superpuissances, presque la zone à trafic limité de la planète.
L’Europe semble aujourd’hui souvent prise au piège dans une négociation permanente d’intérêts nationaux. Peut-elle encore exister en tant qu’acteur politique crédible sans se doter d’une véritable capacité décisionnelle commune, notamment en matière de politique étrangère et de défense ?
Il manque sans aucun doute un décideur souverain reconnu par tous et légitimé par le peuple. Je crains que l’on évite le sujet parce que la souveraineté de l’Europe est de fait entre les mains d’une technocratie financière. Et d’autres souverainetés de nature politique ne sont pas admises. Le politicien ne doit être qu’un simple exécutant des équilibres technico-financiers.
Quelle configuration avez-vous à l’esprit ?
L’Europe n’est jamais devenue un acteur politique. En fait, on ne vote pas pour élire les dirigeants de l’exécutif. On vote pour le pouvoir législatif, mais le Parlement européen est aujourd’hui davantage une assemblée consultative qu’un organe politique doté de pouvoirs réels. C’est la raison pour laquelle nous n’avons jamais eu un dirigeant européen doté de la force de François Mitterrand, de Charles De Gaulle ou d’Helmut Kohl. Au lieu de cela, on prend des fonctionnaires et on en fait des commissaires, voire des présidents de la Commission. C’est pourquoi nous restons à la merci des groupes de pression. Il faut au contraire rechercher une solution politique par le biais d’une investiture populaire : c’est la recette de base de toutes les démocraties.
Dans le monde actuel, marqué par de nouveaux équilibres mondiaux et par des puissances qui raisonnent désormais à l’échelle continentale, qu’est-ce que les pays européens risquent concrètement s’ils continuent à rester divisés ?
Ils risquent de rester où ils sont et ce qu’ils sont, des fragments subordonnés de structures supérieures, des acteurs mineurs, alignés ou réticents, mais incapables de faire valoir leur poids.
Ce poids est-il encore perceptible ?
En matière de politique étrangère, il reste encore quelque chose, mais il est écrasé par des puissances telles que les États-Unis, la Chine, la Russie et même l’Inde. Il est clair que l’Allemagne toute seule compte peu face à ces superpuissances. S’il existait un projet politique unitaire, ce serait différent.
À quel type d’architecture pensez-vous ?
Une fédération d’États pourrait être la bonne solution. Aujourd’hui, nous assistons au contraire à un scénario où les différents pays cèdent du pouvoir à une entité supranationale qui, pourtant, ne dispose ni des pouvoirs d’un État ni d’une orientation stratégique. On tente alors d’unifier ce qui est divisé par le biais de règlements et de directives, mais sans vision politique. On avance chacun de son côté, sans direction commune.
Vous avez souvent défendu la valeur des identités nationales. Un renforcement politique de l’Europe vous semble-t-il compatible avec cette vision, ou risque-t-il inévitablement de l’affaiblir ?
L’Europe devrait être un projet « impérial » d’intégration des nations et non de désintégration de celles-ci, comme cela a été tenté sans y parvenir. L’Europe des patries était le projet de De Gaulle et il n’a jamais pas été tenté. Aujourd’hui, après avoir vu comment s’est soldée la tentative inverse, il serait bon d’y repenser.
Dans le monde actuel, pensez-vous que les États européens soient encore réellement capables d’exercer seuls une souveraineté effective, ou que cette souveraineté soit désormais, du moins partiellement, plus formelle que réelle ?
Si les États européens s’unissent en matière de politique étrangère, militaire, de questions macroéconomiques et de flux migratoires, ils peuvent devenir un acteur international de poids. Surtout s’ils suivent leur vocation géopolitique et ne deviennent pas le pendant vieillissant et fatigué de l’Occident, mais le point central de rencontre entre Orient et Occident, entre Nord et Sud de la planète…
Si le choix devait se faire entre une Europe plus intégrée sur le plan politique et une marginalisation progressive des différents États européens, laquelle de ces deux perspectives vous semble la moins risquée ?
Si nous continuons ainsi, nous resterons divisés, isolés et de moins en moins souverains, bref, nous accumulerons les inconvénients des deux options. La question est la suivante : s’intégrer pour faire quoi ? Dans quels domaines et avec quel projet ?
Alors c’est à vous que je le demande : s’intégrer pour faire quoi ?
Il faut définir un projet. Il faut être réaliste, visionnaire et avoir une perspective géopolitique. Sans cela, si l’intégration n’est qu’un impératif de cohabitation, on entrera dans un cercle vicieux qui ne mènera nulle part. Il faut regarder la réalité en face : nous risquons d’être écrasés par les superpuissances. Nous devons nous montrer autrement que comme un simple appendice de l’Occident, ni hostiles ni alignés. C’est l’idée même d’Occident qu’il faut dépasser. Nous devons être l’Europe, point central de rencontre et de médiation. C’est la seule voie de salut. Si nous croyons jouer la partie Occident contre le reste du monde comme nous le demande Trump, nous perdrons. Notamment parce que, au sein de ce prétendu Occident, nous sommes les locataires de l’étage inférieur, et ce sont les Américains qui commandent à l’étage supérieur. Et ce. N’est pas bon pour nous.
Ces dernières années, l’attitude de l’Italie envers l’Europe a souvent semblé fluctuante, partagée entre adhésion et méfiance. Selon vous, pourquoi ? Et quel rôle l’Italie pourrait-elle jouer aujourd’hui dans une éventuelle relance politique du projet européen ?
L’Italie a toujours été, en paroles, l’européiste la plus convaincue, mais elle sait que les membres fondateurs du club sont la France et l’Allemagne, et que les membres occultes sont les États-Unis et la Grande-Bretagne. D’où notre ambiguïté en tant que membres, tantôt subordonnés, tantôt tentés par le double jeu.
Mais l’Italie fait aussi partie des membres fondateurs…
Nous faisons officiellement partie des membres fondateurs, mais ne nous voilons pas la face : nous sommes rattachés à l’axe franco-allemand, l’axe carolingien, d’où l’Europe est véritablement née. Ce n’est pas nous qui avons donné vie à ce projet. Il suffit de regarder qui occupe les postes de direction de l’UE et les instances dirigeantes, parmi les fonctionnaires et les bureaucrates : beaucoup d’Allemands, quelques Français. Nous comptons moins.
Les intérêts de l’Italie divergent-ils ?
Il existe des intérêts macroéconomiques communs, comme la nécessité de dialoguer avec la Russie et l’Orient et de négocier des accords. Puis il y a les besoins spécifiques des pays méditerranéens et italiens qu’il faut défendre. Mais l’idée d’une Europe comme point de rencontre est le destin commun des peuples nordiques et latins, le projet qui devrait synthétiser toutes les divergences.
Si l’Europe se trouvait aujourd’hui confrontée à un choix net – partager réellement une partie de sa souveraineté politique ou rester globalement dans l’équilibre actuel entre coopération et intérêts nationaux –, personnellement, quelle voie choisiriez-vous ?
Il faut savoir établir un espace commun où unir nos forces, surtout dans les relations extérieures, et un périmètre qui relève plutôt du domaine interne, national. Aujourd’hui, nous avons une Europe à l’envers, autoritaire et contraignante à l’encontre des systèmes politiques internes, impuissante, divisée sur les questions internationales, dépourvue d’une vision commune.
QUI EST MARCELLO VENEZIANI ?
Marcello Veneziani est un philosophe, journaliste et écrivain italien. Né en 1955à Bisceglie, dans les Pouilles, il est l’auteur de nombreux essais et collabore depuis plusieurs décennies à des quotidiens et revues nationales. Il a dirigé plusieurs publications culturelles et politiques et est considéré comme l’une des figures les plus représentatives de la pensée conservatrice italienne contemporaine. Sa réflexion porte principalement sur les thèmes de l’identité, de la tradition, de la mémoire historique et du destin de la civilisation européenne.












