À LA RACINE DES MOTS ÉGARÉS
Entretien avec Venanzio Postiglione, vice-directeur du Corriere della Sera, autour des mots démocratie, liberté, paix, mesure et vérité.
PROPOS RECCUEILLIS PAR ROCCO FEMIA
Dans son livre Le dieci parole tradite (Solferino, 2026), Venanzio Postiglione, vice-directeur du quotidien Il Corriere della Sera, ne propose pas un exercice de nostalgie linguistique, mais plutôt une réflexion civique sur notre temps. Démocratie, bonheur, fraternité, liberté, mesure, paix, parité, planète, talent, vérité : autant de mots qui continuent d’habiter le discours public, mais qui semblent souvent avoir perdu en force, en précision et en responsabilité. Venanzio Postiglione les définit comme des mots égarés, pas perdus : une distinction importante, car ce qui est égaré peut encore être cherché, interrogé, voire retrouvé. Ce livre représente une clé précieuse à la revue RADICI, qui s’attache depuis des années à raconter l’Italie et son rapport à l’Europe à travers la langue, la mémoire et la culture. Dans cet entretien, nous avons choisi de nous concentrer sur cinq mots – démocratie, liberté, paix, mesure et vérité – non parce que les autres seraient moins importants, mais parce qu’ils nous semblent aujourd’hui parmi les plus nécessaires pour déchiffrer l’actualité italienne et européenne.
Dans votre livre, vous écrivez que ces mots ne sont pas perdus, mais égarés. Pourquoi cette distinction est-elle si importante ? Qu’est-ce qui est à l’origine de ce choix ? Et pourquoi partir précisément des mots pour lire la crise de notre époque ?
Pour les Grecs anciens, le logos signifiait à la fois la pensée et la parole. Les mots que nous employons sont tout. Ils définissent notre histoire, notre vie, nos comportements. Lorsqu’ils perdent leur signification, le préjudice est énorme. Certains mots sont à la base de notre civilisation, des mots que nous portons dans notre esprit et dans notre cœur. Aujourd’hui, voilà, ils me semblent égarés : non pas perdus à jamais, car nous avons encore le temps et les moyens de les retrouver et de les conserver. Mais ils ont assurément été trahis. Et souvent piétinés. Les raconter, les connaître, c’est un premier pas pour s’en saisir de nouveau. La richesse et la profondeur du langage nous protègent d’une société faite de cris et d’instants, où tout va vite et s’écoule sans relâche.
Partons de la démocratie. Vous rappelez qu’il ne suffit pas de voter « de temps en temps » pour vivre dans une société juste : sans droits, sans garanties, sans information correcte, sans équilibre entre les pouvoirs, la démocratie peut se transformer en plébiscite. En Italie et en Europe, quel est aujourd’hui le risque majeur : l’attaque frontale contre la démocratie ou son évidement progressif de l’intérieur ?
Le risque est exactement celui-là. Démocratie – je dois encore convoquer le grec ancien – vient de demos, qui ne désigne pas le peuple en général, mais le peuple qui devient communauté, qui se donne des règles et les respecte. Nous pourrions appeler cela la citoyenneté. Voter de temps en temps est fondamental, c’est le moment le plus important, mais cela ne suffit pas. Pour être en bonne santé, la démocratie doit être entourée d’un océan de droits, de libertés et d’opportunités. La Constitution italienne elle-même, dès son premier article, explique que la souveraineté appartient au peuple et qu’elle doit, en même temps, s’exercer dans les formes et les limites de la Charte. Autrement dit, les personnes et les règles, les règles et les personnes. Ensemble. Celui qui est élu n’est pas le commandant de son pays, et encore moins le commandant de la planète. Il y a les autres institutions, les Parlements, les associations, il y a l’information libre, qui a toujours le droit de critiquer et de manifester son désaccord. Quand le Hongrois Viktor Orbán a inventé la démocratie illibérale, nous avons compris que quelque chose allait de travers. Il a récemment perdu les élections, mais le cauchemar n’a pas disparu pour autant.
Liberté. Dans le livre, on trouve une formule très efficace : la liberté est « une lumière, pas une massue ». Aujourd’hui, pourtant, ce mot est souvent utilisé pour revendiquer le droit d’offenser, de hurler, de refuser toute limite commune. Quand la liberté cesse-t-elle d’être une conquête civique pour devenir arbitraire ?
La liberté est la plus grande invention du genre humain. Depuis toujours, elle est associée à un autre mot magnifique : respect. La liberté, c’est le mélange, l’interdépendance, l’équilibre entre les différentes libertés. Et aujourd’hui ? Pour une partie de la politique populiste et pour une partie des habitués des réseaux sociaux, elle est devenue la possibilité d’agresser et de blesser les autres. Une sorte de droit à l’offense, à l’insulte et même à la haine. Ce que ne prévoient ni nos règles juridiques ni la civilisation européenne. Retrouver la valeur originelle de ce mot, ce sera comme lui rendre la vie qu’on veut lui arracher.
Le mot paix est revenu au cœur du débat public, mais de manière souvent controversée. Il semble être devenu un mot suspect : celui qui le prononce risque d’être accusé de naïveté, d’ambiguïté ou de faiblesse. Comment peut-on redonner à la paix une dignité politique sans nier la dureté du monde dans lequel nous vivons ?
Après la Seconde Guerre mondiale, nous nous sommes fait des illusions en croyant que la guerre était l’exception et que la paix était la règle. L’existence même des Nations unies, malgré toutes les limites et tous les défauts que nous connaissons, a contribué à améliorer le monde. Les dernières années, les derniers mois, nous jettent dans le désarroi : la rhétorique de la force, les sphères d’influence, le business planétaire comme méthode et comme finalité. Et alors ? Nous devons revenir aux bases. L’école et la formation, la culture généralisée, le sens des règles, une politique digne de ce nom. Nous pouvons faire beaucoup, en tant qu’individus et en tant que communauté. Le chemin ne sera pas facile.
Parmi les mots du livre, mesure est peut-être l’un des moins visibles et l’un des plus importants. Que signifie la mesure dans une société traversée par l’urgence, les vociférations, la polarisation et la communication instantanée ? Elle est souvent prise pour de la faiblesse ou la nostalgie d’un monde éduqué. Pourquoi ce mot, au contraire, peut-il être un mot profondément politique ?
La mesure est tout. Rien de trop, disaient les Grecs. Est modus in rebus (il y a une mesure en toutes choses), suggéraient les Romains. L’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci, où tout est en parfait équilibre, est le manifeste de l’identité occidentale. Nous vivons, au contraire, dans une époque disproportionnée : des intempérances de nombreux dirigeants à la quasi-omnipotence des géants du web, des vociférations irresponsables sur les réseaux sociaux aux comportements quotidiens. Et pourtant, le mot tempérance, si ancien et si lumineux, est toujours riche de sens. Oui, il a aussi une valeur politique. Lorsque la cuite collective sera passée – car je suis certain qu’elle passera – les personnes recommenceront à savourer le sens de la mesure. Qui n’est pas faiblesse. Mais civilisation.
La vérité concerne directement aussi le journalisme. Aujourd’hui, entre réseaux sociaux, propagande, images générées ou manipulées par l’intelligence artificielle, vous en venez à parler d’un nouveau droit : le droit à ne pas être désinformé. Que reste-t-il du métier d’informer lorsque les faits eux-mêmes semblent devenir discutables, manipulables, différents ?
Nous vivons une période difficile. Sur nos écrans, nous assistons à un déluge, à un ouragan de fausses nouvelles. Tous les jours. Jusqu’à il y a quelques années, les mots magiques dans les rédactions étaient : faire vite. Aujourd’hui, ce sont trois autres mots : il faut vérifier. La frontière entre le vrai et le faux vacille sous nos pieds ; c’est comme marcher pendant un tremblement de terre. C’est précisément pour cela que l’information est plus importante qu’avant : si l’on ne connaît pas les faits réellement advenus, on devient des citoyens diminués. L’intelligence artificielle ? Le nucléaire de la nouvelle époque. Une arme dévastatrice ou l’énergie qui éclaire le monde.
Dans le livre, les mots trahis sont au nombre de dix. Nous avons choisi de nous concentrer sur cinq d’entre eux, aussi pour des raisons d’espace. Parmi les cinq autres – bonheur, fraternité, parité, planète, talent – y en a-t-il un qui, selon vous, risque d’être sous-estimé alors que vous jugez qu’il est essentiel pour comprendre l’Italie d’aujourd’hui ?
Talent. Nous avons des filles et des garçons aux capacités extraordinaires. Mais qui est capable de les comprendre et de les reconnaître ? Trouverons-nous jamais le temps ? L’inquiétude est grande. Sans l’esprit et l’impulsion des jeunes, l’Italie, l’Europe tout entière, sont promises au déclin. Et ce n’est pas bien.
À la fin de l’introduction apparaît aussi un onzième mot : utopie. Aujourd’hui, il semble démodé, presque embarrassant. Est-ce vraiment un mot disparu, ou peut-il encore nous aider à imaginer un avenir différent ?
Il peut encore nous aider. Notre Europe unie est née d’une utopie, cultivée sur la petite île de Ventotene alors que la guerre faisait rage et qu’Hitler paraissait invincible. C’est précisément dans les moments de crise que surviennent les déclics, les avancées, souvent à l’improviste. Nous devons recommencer. Peut-être avec une éducation sentimentale aux mots.
Rocco Femia, éditeur et journaliste, a fait des études de droit en Italie puis s’est installé en France où il vit depuis 30 ans.
En 2002 a fondé le magazine RADICI qui continue de diriger.
Il a à son actif plusieurs publications et de nombreuses collaborations avec des journaux italiens et français.
Livres écrits : A cœur ouvert (1994 Nouvelle Cité éditions) Cette Italie qui m'en chante (collectif - 2005 EDITALIE ) Au cœur des racines et des hommes (collectif - 2007 EDITALIE). ITALIENS 150 ans d'émigration en France et ailleurs - 2011 EDITALIE). ITALIENS, quand les émigrés c'était nous (collectif 2013 - Mediabook livre+CD).
Il est aussi producteur de nombreux spectacles de musiques et de théâtre.













