Un été chaud, suffocant, vient de s’écouler. Pas tant à cause du soleil cuisant qui n’épargne jamais la Péninsule, mais bien en raison des paroles violentes et confuses qui ont ponctué la chronique. Des paroles qui se contredisent entre elles et jettent le discrédit sur l’Italie. Des paroles de Salvini d’abord qui, en bon affabulateur, bloque un navire avec 137 personnes à son bord, puis est contraint de les faire débarquer. Toujours avec l’objectif d’utiliser les mots pour transformer la réalité. Le voilà qui qualifie de « sûrs » les ports libyens et qui clame son assurance que les migrants disparaîtront de notre champ de vision. Bien sûr, ça a été le cas. Ils ont disparu de notre vue, mais pour terminer dans l’enfer des prisons libyennes.
Au cours de cet été confus et insensé, alors que la chaleur rend plus compliqué l’usage de la raison, nous cherchons un prétexte pour espérer encore en une autre humanité.
Puis, tout à coup, un nom, un visage, un regard qui, tel un sabre, transperce notre tranquillité et que l’on ne peut plus oublier. C’est le visage de Josefa, la femme camerounaise sauvée par le navire de l’Ong espagnole Open Arms, 48 heures après son naufrage. À côté d’elle, une autre femme et un enfant de quatre ans, décédés depuis quelques heures. « Je me suis enfuie de mon pays parce que mon mari me frappait. Il me frappait parce que je ne pouvais pas avoir d’enfants. », a-t-elle raconté à une journaliste. « Nous sommes restés en mer pendant deux jours et deux nuits. Les policiers libyens sont arrivés et ils ont commencé à nous frapper. »
Aucune stratégie politique, aucune victimisation de façade sur ce visage. Aucune propagande. Dans ses yeux, le vide, l’horreur que ces yeux ont vue et les violences que tant d’autres comme elle ont subies. Aurait-elle pu imaginer, Josefa, se retrouver devant des politiques aussi cyniques, aussi douteux, prêts à se servir de son corps meurtri pour conforter un consensus électoral aussi indigne qu’éphémère ? Mais le plus révoltant, c’est la profonde indifférence de nombreux Italiens, ceux qui n’ont pas le temps, ceux qui n’ont pas envie de comprendre ce qui est réellement en train de se passer dans notre pays. Ces Italiens, malheureusement toujours plus nombreux, qui ont renoncé à avoir un véritable leader politique et à qui désormais suffit la brute de service qui dégaine, à la vitesse de la lumière, les pistolets comme les conneries ; cette lumière qui, absente à l’intérieur, est désormais en train de virer au gris, voire au noir le plus profond.
Et les voilà prêts, nos indifférents, à croire à chaque post publié sur les comptes des réseaux sociaux du ministre de la Ligue, des slogans composés sur mesure et sur lesquels bâtir une propagande victorieuse. C’est ce qui se produit en Italie en 2018, et pas seulement en Italie. Impensable dans le pays où il sì suona, comme disait Dante, et où aujourd’hui le verbe, plus qu’un son, est devenu silence assourdissant.
Et puis l’absurdité de voir attaquées, de façon systématique, les organisations non gouvernementales qui sauvent des vies humaines et qui, soudain, sont devenues, avec leur triste cargaison, la cause de tous nos problèmes. On s’acharne contre les Ong qui opèrent en Méditerranée plutôt que de mener des enquêtes sur les nouveaux gouvernants italien et leurs réseaux internationaux (Viktor Orban et la Hongrie, par exemple). Il est dommage que de nombreux journaux se prêtent au jeu, en partant à la chasse aux rapports occultes des Ong avec les passeurs libyens. Et peu importe si aucune preuve, aucun indice ou conclusion judiciaire n’a émergé jusqu’à présent. L’humanité à la renverse désormais met en accusation les sans pouvoir et non les puissants. Dernier exemple en date, l’arrestation du Maire de Riace, Domenico Lucano, accusé d’avoir favorisé l’immigration clandestine. Sa faute : trouver tous les moyens possibles, parfois certes en forçant la loi, pour venir en aide à ces malheureux.
Pour toutes ces raisons, nous avons décidé de consacrer un dossier au thème de l’immigration en Italie, dans l’espoir d’apporter un peu de lumière à cette sombre période. Nous en avons parlé avec Furio Colombo, journaliste et écrivain qui, avec son intelligence et sa sensibilité habituelles, nous aide à saisir et déchiffrer les signaux du présent, en reprenant le fil de la mémoire. L’auteure Michela Murgia résume avec détermination le sentiment que nous vivons et l’engagement qu’exige notre temps. Son invitation à choisir notre camp est une éclaircie dans cette « zone grise », comme l’appellerait Primo Levi.
Pour notre part, nous savons de quel côté nous sommes : de celui des plus faibles, des derniers. Roberto Saviano nous le rappelle quand il nous parle de son John. Le syndicaliste Aboubakar Soumahoro nous le rappelle également, lui, le nouvel Italien qui a choisi de se battre pour une civilisation plus humaine, comme l’a fait Domenico Lucano, qui a prouvé pendant des années – jusqu’à son arrestation – que l’accueil est non seulement possible, mais qu’il est aussi porteur de modèles de développement et d’humanité exemplaires. Roberta Carlini, chiffres à l’appui, démonte les mensonges propagandistes, et Patrick Noviello, sur le versant français, donne la parole à Cédric Herrou, alors que Roberto Zichittella interroge un ancien sportif de haut niveau, symbole d’engagement contre le racisme et la xénophobie : Lilian Thuram. Tous nous confortent dans notre choix de l’humanisme contre la barbarie.

Rocco Femia et Enrico Fierro