Je ne sais pas vous, mais moi…

Rocco Femia

Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai l’impression que nous sommes de plus en plus irritables. Il suffit d’un rien pour laisser place aux instincts les plus vils et aux insultes les plus dégradantes. Attention, je ne parle pas de la violence de tous les jours, de celle qui noircit les pages des rubriques de faits divers, ni de celle, ridicule (quoique !) de ceux qui peut-être perdent la tête et se disputent pour un rien, comme ce chauffeur de taxi romain qui, lors d’une altercation avec un collègue, a sorti un sabre de sa voiture (vous vous rendez compte ? Un sabre). Mais que faisait donc un sabre dans le coffre de sa voiture ?

Je pense plutôt à la violence verbale qui empoisonne la politique et la société ; à la prompte irritabilité de celui qui se sent critiqué pour ce qu’il dit ou fait. Mais le plus malheureux dans tout ça, ce ne sont pas tant les insultes ou la vulgarité, que les réactions exagérées et grossières contre ceux qui ne pensent pas comme nous.

Prenez par exemple la querelle entre les stylistes italiens Dolce & Gabbana et le chanteur anglais Elton John. Il y a de quoi rester sans voix. Je ne sais pas si vous avez lu l’histoire. Pour résumer, l’un des deux stylistes, Domenico Dolce, gay déclaré comme son associé, s’est dit, dans un entretien pour la revue italienne Panorama, en faveur de la famille traditionnelle, et il a affirmé, textuellement : « Je ne suis pas convaincu par ceux que j’appelle les enfants de la chimie, les enfants synthétiques. Utérus en location, semences choisies sur catalogue. Allez ensuite expliquer à ces enfants qui sont leurs mères… » Voilà la phrase qui a suscité l’indignation d’Elton John et de bien d’autres.

Peu importe que nous considérions cette affirmation comme plus ou moins raisonnable ou recevable. Mais si nous respections véritablement la liberté d’expression de chacun, nous ne devrions même pas nous poser la question de savoir si c’est un homosexuel célèbre qui le dit, et encore moins si quelques années auparavant cette personne pensait autre chose. Là n’est pas la question. Chacun est libre de penser ce qu’il veut et, sur ce thème comme sur d’autres sujets sensibles, il faut encourager le débat, même le plus acharné, parce que discuter fait grandir ; quitte à ce que cela sème le doute et anéantisse les certitudes. On peut et on doit discuter jusqu’à en avoir la nausée.

Au lieu de cela, monsieur Elton John, membre d’une famille composée de deux papas et deux enfants nés d’une fécondation in vitro, en rajoute et propose le boycottage des vêtements D&G. Et quand Stefano Gabbana prend la défense de son compagnon et traite de fasciste le chanteur anglais, des personnages du show business international déclarent tour à tour vouloir jeter à la poubelle les créations du couple de stylistes siciliens ou même les brûler, en une sorte d’autodafé purificateur.

Alors je me dis : mais était-il vraiment nécessaire d’en arriver là ? Pensez-vous vraiment que le commun des mortels ressent le besoin d’entendre des conneries pareilles ? Pourtant, le sujet est loin d’être insignifiant. Combien se sont demandé si la douloureuse confession de Domenico Dolce (« Je suis gay, je ne peux pas avoir d’enfants ») ne méritait pas une réflexion un peu plus sereine et sérieuse, sans bûcher de vêtements ?

Certes, les réseaux sociaux jouent désormais un rôle non négligeable dans ces querelles inutiles et contreproductives. La première idiotie qui passe par la tête se transforme immédiatement en tweet ou en message posté sur Facebook. 140 caractères et la bêtise est servie. Autrefois, Elton John aurait appelé son agent pour faire préparer un vif communiqué de presse, qu’il aurait ensuite envoyé aux rédactions des journaux. Et peut-être que ce laps de temps aurait même suffi à faire passer sa colère, et qu’il aurait compris qu’au fond, on a aussi le droit de ne pas penser comme lui. Au lieu de cela, la colère se transforme en temps réel en bavardage public et tombe bien bas, emportant tout sur son passage, y compris les opinions et les jugements réfléchis. Avec comme résultat que plus personne ne comprend rien et qu’encore une fois, le ragot et la superficialité prennent le pouvoir.

Si vous y prêtez attention, vous verrez qu’une grande partie des affirmations sont désormais réduites à cela. Je ne veux pas accuser les réseaux sociaux de tous les maux parce qu’au final, ils ne sont qu’un outil entre nos mains et surtout pour nos têtes. Mais reste l’intolérance grandissante et l’incapacité à recevoir des critiques. Pour moi, c’est cela le plus grave. Un sketch du comique italien, Daniele Luttazzi, me vient à l’esprit, quand un de ses personnages déclare : « Mon grand père était tellement agressif et arrogant que sur sa tombe, en dessous de sa photo, il était écrit : che cazzo guardi ? »

Voilà le risque que nous courons : celui de nous défendre de l’autre. Cet autre qui nous dérange dans notre confortable entre-soi.

Rocco Femia, directeur de RADICI

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