Prêtre et fondateur de l’association Libera, Don Ciotti est l’une des voix morales les plus influentes en Italie contre les mafias, la violence et l’utilisation de la foi à des fins politiques. Une vie où foi, justice et engagement civil se sont transformés en une critique radicale de la guerre.
INTERVIEW recueuillie par Ettore Boffano / MILLENNIUM
Don Luigi, nous nous tutoyons depuis plus de quarante ans. Je continuerai donc à te tutoyer dans cette interview, d’autant plus que cela m’aidera à te poser une question qui pourrait sembler bizzare pour un prêtre. Crois-tu en Dieu ?
Oui, mais ce n’est pas une foi qui m’est tombée du ciel, je ne l’ai pas acceptée sans me poser de questions. Je crois en un Dieu qui ne réside pas dans un ciel lointain, mais qui habite la douleur et la joie des plus démunis. Un Dieu qui est « avec » avant d’être « dans ».
Depuis toujours, ceux qui affirment l’inexistence de Dieu soulignent une contradiction implacable : si Dieu est miséricordieux, pourquoi le monde est-il si cruel et dominé par le mal ?
C’est une question qui fâche. Je ne sais pas « pourquoi » Dieu permet le mal. Mais je sais où se trouve Dieu : du côté de la victime. Le Dieu auquel je crois ne distribue pas la douleur, mais il la subit personnellement. La cruauté ne vient pas de Dieu, mais du cœur de l’homme, de sa liberté trahie, utilisée pour la haine. La question n’est donc pas « Où est Dieu ? », mais « Où est l’homme ? » Où est ma responsabilité ?
Quand as-tu commencé à croire en Dieu ?
Je m’en souviens, oui. C’est une graine qui a été semée dans mon enfance et qui a poussé lentement, au gré des aléas de la vie. Mes parents ont été les premiers exemples, pas avec des paroles, mais avec des actes. Avec leurs mains calleuses, leur travail honnêtement accompli et leur foi simple et active.
Y a-t-il eu un moment, alors même que tu étais déjà prêtre, où tu n’as pas cru en Dieu, où tu as douté de son existence ?
Bien sûr que oui. Les doutes sont plus sains que les certitudes inébranlables. Les certitudes peuvent parfois devenir des prisons. Alors que j’étais déjà prêtre, il m’est arrivé de me demander « Es-tu là, oui ou non ? » On trouve Dieu davantage dans les « pourquoi ? » que dans les réponses faciles.
Dans les années 1960, des théologiens ont défini « la mort de Dieu ». Un Dieu transcendant ne serait plus en mesure de donner des réponses à l’humanité sécularisée, même s’il est toujours possible de vivre selon des valeurs fondées uniquement sur la responsabilité humaine. Qu’en penses-tu ?
Je comprends le sens profond de cette provocation. C’était un cri de déception contre une conception qui faisait de Dieu une idole, un pouvoir justifiant l’injustice, un fantôme endormant les consciences. Je respecte cet élan, mais je ne peux pas le partager entièrement. Pour moi, Dieu n’est pas une idée, c’est une relation. Ce n’est pas un principe abstrait de bonté, mais une rencontre qui change la vie. Ce que ces théologiens ont tué, c’était peut-être une image fausse de Dieu. Ils ont tué le « Dieu bouche-trou », le « Dieu gendarme », le « Dieu des forts ».
Avec le Gruppo Abele puis avec Libera, tu es le témoin d’un engagement en faveur de ceux qui ont le plus de difficultés, les faibles, les victimes. C’est sur ce point que tu as reçu les critiques les plus virulentes de la part des traditionalistes : tu n’évangélises pas, tu n’annonces pas Dieu. Comment réponds-tu à cela ?
Oui, c’est vrai. On nous accusait de faire de l’assistanat, d’être des « catho-communistes », d’avoir oublié de « sauver les âmes ». Ma réponse a toujours été la suivante : la première annonce, c’est la main tendue. L’Évangile s’incarne avant d’être proclamé. Quelle crédibilité aurait un prêtre qui prêche l’amour de Dieu s’il ne se salit pas les mains dans la douleur ? Comment peut-on parler du Christ à un jeune ravagé par la drogue si on ne lui a pas d’abord sauvé la vie ? Comment peut-on annoncer l’espoir à un membre de la famille d’une victime de la mafia si on ne marche pas à ses côtés dans la recherche de la vérité et de la justice ? Le nom de Dieu doit être prononcé après, pas avant ; après « avoir lavé les pieds ».
Si on y réfléchit bien, cette critique est la même que celle adressée à François, décrit comme un pape qui ne se souciait pas de l’Église. Mais était-ce vraiment le cas ?
Entendre ces accusations fait mal, car elles révèlent une peur de l’Évangile, de ce séisme d’amour qu’est Jésus-Christ. Ce qui est considéré comme « ne pas se soucier de l’Église » est en réalité le seul moyen de sauver l’Église de l’insignifiance et de l’hypocrisie. François a eu le courage de ramener l’Église à sa source, qui n’est pas un palais de doctrines, mais une personne : Jésus. Jésus n’est pas dans les palais du pouvoir, mais dans les périphéries de l’humanité.
Non contents de cela, ils lui reprochent également d’avoir trahi les dogmes et chamboulé la théologie.
Mais quelle théologie ? Celle qui se retranche derrière des formules ou celle qui reconnaît que « le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat » ? François n’a pas trahi la doctrine, il l’a vécue dans sa logique la plus radicale. La miséricorde est le dogme fondamental.
Selon ses détracteurs, François non seulement n’a pas organisé la Curie vaticane, mais il l’aurait même détruite.
Avec son « Église en sortie », François a cherché à démanteler une Curie devenue un labyrinthe de carrières.
L’accusation la plus grave portée contre lui a finalement été celle d’avoir trahi les valeurs de la tradition catholique.
Quelles valeurs ? Celles qui poussent le Samaritain à s’arrêter, à se salir les mains, à dépenser son argent pour un étranger ? La tradition la plus authentique de l’Église, c’est la charité. Tout le reste n’est que commentaire. L’Église n’est pas un musée d’âmes sauvées, mais un centre de soins dans un monde blessé. François a mis à nu une division qui existait déjà : d’un côté ceux qui veulent une Église-phare, repliée dans sa lumière et qui n’éclaire qu’elle-même ; de l’autre, ceux qui rêvent d’une Église proche des gens. L’Histoire, comme elle l’a fait avec François d’Assise, donnera raison à ce vieux pape qui nous a rappelé que l’Église, si elle n’est pas la mère des pauvres, est une coquille vide. Moi, je reste attachée à cette Église.
Que penses-tu de Robert Francis Prevost ? Quel genre de pape sera-t-il selon toi ?
Depuis l’élection de Léon XIV, je le regarde avec espoir et sérénité. Je le vois comme un homme apaisé et pacificateur. Ce n’est pas un homme de lutte, mais un homme de dialogue. Ce sera un pape en profonde continuité avec le pape François. Léon XIV ne reculera pas d’un pouce en ce qui concerne les réformes engagées par le pape François ; au contraire, il les amplifiera. Bien sûr, il est différent, le Saint-Esprit ne crée pas de clones. Mais la direction demeure la même.
Que penses-tu des politiciens qui aiment se déclarer chrétiens ou brandissent le crucifix et le rosaire pour gagner des voix ?
Je pense que c’est une profanation, tant de la foi que de la politique. Utiliser Dieu, le crucifix ou le rosaire comme instruments pour trouver un consensus est contraire à l’Évangile. Le crucifix n’est pas un symbole à brandir sur une place pour clamer : « Nous contre eux ». Ceux qui l’utilisent pour exclure, construire des murs ou alimenter la peur trahissent sa signification la plus profonde. La foi authentique ne se mesure pas au nombre de chapelets brandis, mais aux choix concrets de justice, d’accueil, d’honnêteté et de défense des plus démunis. Cette utilisation instrumentale de la foi est dangereuse parce qu’elle crée une idolâtrie : on adore le pouvoir et la nation, en les déguisant en volonté de Dieu. Ma réponse est la même que celle que je donnerais à quiconque instrumentalise la foi : « Donne ton argent aux pauvres et suis-moi ».
Je te demande également ton avis sur l’utilisation du christianisme en vue de soutenir des comportements, des actions et des modes de vie qui trahissent l’Évangile.
Lorsque l’Évangile est vidé de son scandale – l’amour de l’ennemi, le pardon, la préférence pour les pauvres – et qu’il est rempli par le pouvoir, la richesse et l’abus, ce n’est plus du christianisme, c’est de l’idolâtrie. Le Dieu de certains mouvements évangéliques qui bénissent l’accumulation de richesses et le nationalisme le plus féroce, le Dieu des fondamentalistes islamiques qui tuent, ou encore le Dieu de ceux qui utilisent la Bible pour justifier la souffrance d’un peuple, n’est pas Dieu. C’est une idole qui sert de couverture sacrée à la haine, à la peur, à la soif de pouvoir. Lorsque la foi devient un instrument d’exclusion, d’oppression ou de meurtre, elle se trahit elle-même. Le Dieu de Jésus-Christ – qui, sur la croix, pardonne à ses bourreaux –, le Dieu de l’islam – le Clément, le Miséricordieux –, le Dieu d’Abraham – qui arrête la main d’Isaac – n’ont rien à voir avec cette idole.
Les massacres de Gaza interpellent peut-être encore plus les croyants que les non-croyants. Que penses-tu de ce qui s’est passé ?
Face aux souffrances du peuple de Gaza, comme à celles de tout autre peuple opprimé, le silence de beaucoup est assourdissant. Et lorsque le mot « génocide » fait plus peur que les cercueils d’enfants, c’est que nous avons vraiment perdu le sens de notre humanité. Dans ces moments-là, la foi véritable ne consiste pas à se taire par prudence, mais plutôt à crier avec les prophètes : « Arrêtez ! » Utiliser le nom de Dieu pour justifier le sang versé est le plus grand des blasphèmes.
Le pape François n’a pas eu peur d’utiliser le terrible mot de « génocide », tout en se posant bien sûr de nombreuses questions. N’as-tu pas l’impression que l’Église est devenue beaucoup plus prudente aujourd’hui ?
C’est vrai, on perçoit une prudence qui ressemble à de l’hésitation. Je comprends les raisons de la diplomatie, les équilibres internationaux fragiles, la peur de durcir les conflits. Mais l’Église n’est pas une ambassade. Elle est la voix de ceux qui n’ont pas de voix. Quand le cri des victimes est si fort et si déchirant, la prudence risque de se transformer en complicité du silence.
Comment se fait-il qu’une même foi, une même Église et une même lecture de l’Évangile puissent se diviser comme les armées et les nations ? Je pense aux orthodoxes ukrainiens et russes.
Quand une même foi se divise comme les armées, c’est que quelqu’un a placé le drapeau de la nation au-dessus de la croix du Christ. Quand l’Église bénit des drapeaux et justifie les guerres, elle trahit son âme. Les évêques qui invoquent Dieu pour bénir les chars d’assaut, d’où qu’ils viennent, blasphèment. Point final.
Ce n’est pas une nouveauté dans l’histoire de l’Église et du christianisme.
L’histoire de l’Église est entachée de ce péché originel : avoir confondu la vérité avec le pouvoir. Celui qui brûle un homme au nom de Dieu, celui qui le torture ou l’humilie est déjà en enfer, même s’il porte une soutane d’ecclésiastique. Aujourd’hui, nous devrions demander pardon pour tous ces bûchers, pour toutes ces croisades, pour tous ces silences.
Tu as souvent parlé de Dieu avec des assassins, des mafieux, des marchands de mort. Qui t’a le plus impressionné, parce qu’il comprenait et essayait de changer ? Et qui t’a le plus déçu ?
Beaucoup d’entre eux vont à l’église, prient, mais ils ont séparé Dieu de leur vie. Pour eux, Dieu n’est qu’un « assureur » de l’au-delà. Qui m’a impressionné le plus ? Ceux qui ont eu le courage de la vérité. Les vrais « repentis », pas ceux qui calculent. Des hommes qui ont touché le fond et ont compris que la seule façon de se relever était de reconnaître le mal qu’ils avaient fait et de demander pardon.
Qui m’a le plus déçu ? Les aveugles volontaires. Ceux qui, même face au mal, refusent de voir l’évidence. Les mafieux qui se définissent comme des « hommes d’honneur » et qui, en prison, récitent leur chapelet sans le moindre remords à l’égard des vies brisées. Les cols blancs qui financent la mafia et vont à la messe le dimanche. Ils utilisent Dieu comme un talisman, comme la lavande pour parfumer leurs vêtements souillés de sang.
Parmi eux, quelqu’un t’a-t-il déjà posé la question : « Dieu existe-t-il vraiment et sais-tu m’expliquer pourquoi ? »
Oui, et ma réponse n’est jamais une démonstration philosophique. C’est un témoignage. Dieu existe dans le « cri de justice » qui s’élève en nous lorsque nous sommes témoin d’une injustice. Il existe dans le remords qui déchire le cœur d’un meurtrier lorsque ce dernier comprend enfin le mal qu’il a fait. Dans la force insensée d’une mère qui pardonne au meurtrier de son fils.
Y a-t-il eu dans ta vie une personne, un événement ou une expérience qui t’ont donné une preuve de l’existence de Dieu ?
Pas des preuves visibles au microscope. J’ai vu la preuve que Dieu existe dans les efforts d’un toxicomane qui décide un jour de demander de l’aide ; dans le pardon d’une mère qui, après avoir perdu son fils à cause d’une overdose d’héroïne, n’a pas sombré dans la haine, mais a ouvert sa maison pour aider d’autres jeunes à ne pas finir comme lui. Je l’ai vue chez celui qui, après une vie de violence, a décidé de toute arrêter, et a commencé à parler, à demander pardon. Pour moi, Dieu n’est pas une hypothèse, c’est une présence. Il n’en faut pas plus.
Croire en Dieu signifie se confronter à la vie, mais surtout à sa fin. Don Luigi, y aura-t-il quelque chose après ?
C’est la question qui nous accompagne tous. J’aime penser à la mort non pas comme à un mur, mais comme à une porte. Je n’ai pas de recette, je n’ai pas vu l’au-delà. J’ai seulement une promesse à préserver dans mon cœur. La promesse de Jésus : Je suis la résurrection et la vie ; celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ». Qu’y aura-t-il après ? Je ne le sais pas avec mon esprit. Mais j’y crois de tout mon cœur. Je crois qu’il y aura une étreinte. La foi en l’au-delà n’est pas une évasion de ce monde. Ce n’est pas un opium qui permet de supporter les injustices de ce monde. Pour moi, la mort est le dernier acte de confiance.
QUI EST DON LUIGI CIOTTI ?
Né en 1945 en Vénétie, Don Luigi Ciotti, prêtre et militant civil, a fondé en 1965 le Gruppo Abele, engagé dans la prévention et le traitement des addictions. En 1995, il a créé Libera, un réseau national d’associations de lutte contre les mafias, dont il est toujours président aux côtés de Francesca Rispoli. Il est le directeur éditorial du mensuel Lavialibera (anciennement Narcomafie). Son dernier livre est une autobiographie intitulée L’amore non basta (edizione Giunti, 2020).
BENI CONFISCATI
Dalla legge Rognoni-La Torre a l’uso sociale
La lotta ai patrimoni mafiosi ha una data spartiacque in Italia: il 1982. In quell’anno, la legge Rognoni-La Torre, voluta dal dirigente politico siciliano Pio La Torre – assassinato dalla mafia pochi mesi prima della sua approvazione – introduce il reato di associazione mafiosa e apre alla possibilità di confiscare i beni dei clan.
Quattordici anni dopo, nel 1996, una mobilitazione promossa da Libera, associazione fondata da don Luigi Ciotti, raccoglie oltre un milione di firme per sostenere una nuova legge che permette di destinare quei beni confiscati a un uso sociale. Da allora, case, terreni e imprese sottratti ai boss mafiosi sono stati restituiti alla collettività e trasformati in cooperative agricole, scuole, centri sociali, luoghi di accoglienza e in molte altre iniziative al servizio della legalità.
Col passare degli anni, questo modello si è imposto come riferimento ben oltre i confini italiani. L’idea che i patrimoni criminali possano essere restituiti alla collettività ispira oggi diverse legislazioni europee. Anche in Francia, grazie all’impegno di associazioni come Crim’HALT, diretta da Fabrice Rizzoli, dottore in scienze politiche ed esperto di criminalità organizzata, si stanno sviluppando iniziative per rendere possibile la destinazione sociale dei beni confiscati alla criminalità organizzata.
Se la mafia è stata a lungo percepita come una tragica specificità italiana, anche l’antimafia civile lo è diventata: sostenuta da magistrati, giornalisti, amministratori pubblici e figure morali come don Luigi Ciotti, ha trasformato la lotta alla criminalità organizzata in una battaglia più ampia, che riguarda la giustizia e il bene comune.
La rivista RADICI segue e sostiene da anni il lavoro di Crim’HALT, che contribuisce in Francia a diffondere una conoscenza rigorosa e consapevole del fenomeno mafioso.










