Ce n’est pas un thème du passé : c’est le cœur non résolu de la démocratie italienne, la clé pour comprendre le présent.

ROCCO FEMIA

Il est un mot qui revient lorsque la politique italienne trébuche sur elle-même. Ces derniers mois, entre démissions de ministres au sein du gouvernement dirigé par Giorgia Meloni, remaniements présentés comme une normalité et nouveaux cas de corruption qui émergent également à l’échelle régionale, ce mot est revenu sur le devant de la scène. Pas toujours prononcé ouvertement, souvent évité. Cependant bien présent. Il s’agit de la question morale.

Ce n’est pas une expression poussiéreuse, ni un vestige du passé. C’est, aujourd’hui encore, le point précis où une démocratie décide si elle veut être crédible ou non.

Pendant des années, on a tenté de la réduire à du moralisme. De la disqualifier comme une obsession d’âmes pures, de justicialistes, de nostalgiques d’une autre période politique. Comme si exiger rigueur, transparence, décence de ceux qui gouvernent relevait de l’excès. Comme si le problème était celui qui pose la question, et non ce que la question révèle vraiment. Or, c’est exactement l’inverse.

La question morale ne concerne pas la vertu personnelle des individus, elle concerne la qualité publique de la politique. Ce n’est pas un jugement sur l’homme, c’est un critère sur le pouvoir. Elle ne demande pas la sainteté, elle exige la responsabilité.

Lorsque Enrico Berlinguer (1922-1984) en parla en 1981, il n’élevait pas le ton du débat. Il nommait un problème structurel du pays : « La question morale existe depuis longtemps, mais elle est désormais devenue la question politique première et essentielle. »

Ce n’était pas une dénonciation éthique. C’était un diagnostic politique. Et aujourd’hui, cette phrase frappe de nouveau à la porte. Elle revient alors que s’enchaînent démissions, ajustements, remaniements présentés comme la normalité du gouvernement.

Elle revient pendant que la gestion du pouvoir apparaît toujours plus comme un équilibre interne plutôt qu’une responsabilité publique. Et elle revient surtout au moment où la confiance ne s’effondre pas d’un coup, mais s’érode, élection après élection, décision après décision. 

Et disons-le clairement, la question morale ne concerne pas un gouvernement, mais un système.

En Italie, cette expression n’a jamais été neutre. Elle porte en elle une histoire précise : celle d’un pays où le rapport entre politique, pouvoir et responsabilité publique n’a jamais été véritablement assaini, encore moins résolu, mais seulement traversé, déplacé, ajourné.

Il suffit aujourd’hui de relire les mots d’Enrico Berlinguer pour constater qu’ils ne parlent pas au passé. On a progressivement accepté l’idée que tout est négociable. Que la compétence est accessoire. Que les conflits d’intérêts sont inévitables. Que la fidélité à un chef compte plus que la responsabilité envers les citoyens. Et surtout que tout cela, au fond, ne scandalise plus vraiment personne.

C’est ici que la question morale cesse d’être une question politique pour devenir un fait culturel. Car une démocratie ne se mesure pas seulement à ses lois, mais à ce que les citoyens considèrent comme normal. Et s’il devient normal que ceux qui exercent le pouvoir ne répondent pas réellement de leurs actes, alors le problème n’est plus ponctuel. Il est structurel.

En Italie, ce basculement s’est produit presque sans qu’on s’en aperçoive. On s’est habitué ; on s’est habitué à des candidats discutables, à des justifications improbables, à une politique qui parle beaucoup mais explique peu. On s’est habitué, surtout, à ne plus exiger. Et lorsqu’une démocratie cesse d’exiger, elle ne s’effondre pas nécessairement, elle s’habitue. Et c’est là qu’elle commence à se perdre.

C’est pourquoi la question morale n’est ni de droite ni de gauche. Elle est transversale. Elle concerne l’ensemble de l’arc républicain. Et c’est précisément parce que personne ne peut dire qu’il n’est pas concerné qu’elle devient encore plus urgente. Car elle ne se résout pas en changeant de couleur politique, mais en changeant de critère.

Le critère est simple et exigeant : ceux qui représentent les citoyens doivent être à la hauteur de la confiance reçue. Être élu ne suffit pas. Il faut en être digne. Et ce n’est pas un tribunal qui définit cela. C’est la politique elle-même, avant même la justice.

C’est ici que quelque chose s’est brisé. On a tout délégué aux juges. On a pensé que la légalité formelle suffisait. Mais la question morale se situe en amont. Elle réside dans la sélection des candidats, dans les choix, dans la responsabilité. Elle réside dans la capacité à dire, avec courage : non, pas celui-ci, même si c’était possible.

C’est un mot que la politique a cessé de prononcer, ou qu’elle n’a peut-être jamais vraiment voulu prononcer.

Alors oui, la question morale revient. Non par nostalgie, mais par nécessité. Pas pour faire la morale, mais pour redonner du sens à la politique. Car, sans cette ligne de démarcation, ténue mais déterminante, tout devient pareil. Et lorsque tout se vaut, plus rien n’a de valeur. Pas même le vote. C’est peut-être là le point le plus inquiétant. Pas le scandale. Pas la crise. Mais l’indifférence. Pourtant, c’est précisément là qu’un espace s’ouvre.

Car la question morale, lorsqu’elle réapparaît, n’est pas seulement un signe de dégradation. Elle peut, et doit, devenir une occasion, un nouveau départ. Une possibilité de remettre au centre ce qui a été relégué en marge : la confiance.

C’est un travail ni rapide ni facile, c’est le seul qui puisse éviter que la démocratie ne devienne une coquille vide, bonne seulement à être occupée.

Aujourd’hui, la question est plus simple, plus dérangeante aussi : reste-t-il encore quelqu’un prêt à l’entendre ?

R.C.

BERLINGUER, DES PAROLES QUI RESTENT

Le 28 juillet 1981, dans une interview accordée à Eugenio Scalfari pour la Repubblica, Enrico Berlinguer a donné un nom à une crise qui n’était pas seulement politique, mais structurelle. Ces mots n’ont rien perdu de leur pertinence.

« Aujourd’hui les partis sont surtout des machines de pouvoir et de clientèles : faible connaissance de la vie et des problèmes de la société et des citoyens, idées, idéaux et programmes réduits et vagues, sentiments et passion civile, zéro. Ils gèrent des intérêts les plus disparates, les plus contradictoires, parfois mêmes louches et, de toute manière, sans aucun rapport avec les exigences et les besoins naissants, ou en les déformant, sans poursuivre le bien commun. Leur propre structure organisationnelle s’est désormais conformée à ce modèle, les partis ne sont plus des organisateurs du peuple, des formations qui en favorisent la maturité civique et le sens de l’initiative : ce sont plutôt des fédérations de courants, des camarillas, chacune avec un “boss” et des “sous-boss”. »

« La question morale ne se réduit pas au fait que, puisqu’il y a des voleurs, des corrompus, des escrocs dans les hautes sphères de la politique et de l’administration, il faut les trouver, les dénoncer et les mettre en prison. Dans l’Italie d’aujourd’hui, la question morale ne fait qu’un avec l’occupation de l’État par les partis gouvernementaux et leurs courants, ne fait qu’un avec la guerre de guérilla, ne fait qu’un avec la conception de la politique et avec les méthodes de gouvernement de ces derniers, qu’il faut simplement abandonner et dépasser. C’est pourquoi je dis que la question morale est au cœur du problème italien. »

Site Web |  Plus de publications

Rocco Femia, éditeur et journaliste, a fait des études de droit en Italie puis s’est installé en France où il vit depuis 30 ans.
En 2002 a fondé le magazine RADICI qui continue de diriger.
Il a à son actif plusieurs publications et de nombreuses collaborations avec des journaux italiens et français.
Livres écrits : A cœur ouvert (1994 Nouvelle Cité éditions) Cette Italie qui m'en chante (collectif - 2005 EDITALIE ) Au cœur des racines et des hommes (collectif - 2007 EDITALIE). ITALIENS 150 ans d'émigration en France et ailleurs - 2011 EDITALIE). ITALIENS, quand les émigrés c'était nous (collectif 2013 - Mediabook livre+CD).
Il est aussi producteur de nombreux spectacles de musiques et de théâtre.