Nous voudrions être heureux

Prisonniers de la crise, de gouvernements qui ne fonctionnent pas comme ils devraient, d’alliances fondées sur des intérêts personnels, nous sommes en train d’oublier l’essentiel : notre bonheur. Non, cette fois, je ne vous parlerai pas du bonheur en tant que bien-être collectif, mais plutôt de l’aspiration individuelle que chacun d’entre nous cultive dans sa vie.
Dernièrement, j’ai repensé à la Déclaration d’indépendance des États-Unis qui reconnaît, outre les droits à la vie et à la liberté, également celui, justement, de la « recherche du bonheur ». Que des mots, pourrait-on penser. Mais, au hasard des conversations, une amie psychanalyste, qui vient de publier un livre, me parlait ce qui pousse les patients à sonner à sa porte : « Cette idée négligée, dont on a presque honte, pour laquelle on se sent ridicule et infantile et qui pourtant perdure avec ténacité, reléguée dans un coin de l’esprit : ‘Je voudrais être heureux‘  ».

Mais comment approcher l’inconscient d’un être humain sans connaître l’univers dans lequel il vit ? Nul d’entre nous n’est dispensé de penser le monde, je veux dire de penser le droit, la politique, l’économie, les moeurs, la culture, qui sont à la base de la personnalité de chacun.
Cette réflexion, je ne sais pourquoi, m’a fait penser à l’évidente inégalité des citoyens face à la loi. Parce que le sentiment de justice, la confiance en la communauté à laquelle nous appartenons, sont fondamentaux pour notre bonheur. Comment pouvons-nous être sereins si l’on pense par exemple à certains hommes politiques qui, au lieu de garantir la Justice, ont des aspirations bien éloignées des principes universels ?
Citons une petite ville lombarde, Adro, dont le maire, affilié à la Lega Nord, avait interdit à des enfants immigrés de manger à la cantine et qui, plus tard, s’est fait arrêter pour trucage d’appel d’offres. Rappelons le scandale de Rome où les tickets de bus ne sont d’aucune utilité pour le service public mais servent plutôt à soutenir les partis. Évoquons la région de Ligurie où quasiment la moitié du Conseil est sous le coup d’une enquête, mais continue à voter des budgets de plusieurs milliards. Pensons au Parlement italien élu grâce à une loi que la Cour constitutionnelle vient de déclarer inconstitutionnelle, qui comporte donc des députés et un Président de la République (élu par ces derniers) que l’on pourrait considérer illégitimes.

Tout cela est rageant et humiliant et, si vous le permettez, constitue un obstacle au bonheur. Certes, il convient de définir ce qu’est le bonheur. Mon amie psychanalyste l’associe à un autre mot, courage, et elle n’a pas tort. Il faut être fort pour ne pas abandonner la quête du bonheur.
Aristote et Sénèque ont tenté des définitions universelles. Le poète romain Trilussa en a aussi proposé une, à sa manière : « C’è un’ape che se posa sopr’un botton de rosa, l’annusa e se ne va… In fonno la felicità è una piccola cosa ». (« Il y a une abeille qui se pose sur un bouton de rose, elle la respire et s’en va… Somme toute, le bonheur est une petite chose »). J’ai demandé à mon amie psychanalyste de me donner sa version, et voici sa réponse : « Une manifestation de la beauté que la vie peut offrir sans pour cela nous tenir à l’écart des autres et de nous mêmes. ». Il est vrai que le bonheur est immergé dans le destin commun qui nous lie au monde, à la société. Il n’oublie rien, pas même la douleur et la mort. Mais une chose est désormais certaine, et le message adressé aux hommes politiques est clair. L’Italie n’a plus envie d’attendre, on le voit bien aux troubles sociaux de ces derniers jours. Les Italiens n’en peuvent plus des renvois, des retards, des promesses non tenues. Ils n’en peuvent plus de la politique bricolée, on donne un tour de vis ici, on desserre là… Les Italiens n’en peuvent plus de voir des voleurs siéger dans les institutions, des escortes inutiles mais de prestige, les privilèges intouchables de ceux qui ne se rendent même pas compte d’en avoir… Ils n’en peuvent plus de la politique des insultes et des intérêts personnels défendus envers et contre tout.
Alors, sans vouloir à tout prix jeter le bonheur dans l’arène de la politique, on ne peut négliger le fait que celui-ci dépend aussi de ceux qui nous gouvernent. C’est ce qui rend leur tâche énorme et sublime, et leurs erreurs d’autant plus graves. Pour cela, et pour tant d’autres raisons, je vous souhaite une bonne année 2014, ou plutôt, une « heureuse » année 2014 !

Rocco Femia

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