Pour rester un peu optimistes et pour continuer d’espérer, nous avons voulu, dans ce dernier numéro de l’année 2015, consacrer un vaste dossier à cet âge d’or italien que l’on connaît sous le nom de boom économique. Non pas dans un esprit passéiste ou nostalgique, mais pour nous rappeler qu’après les dévastations (pas seulement matérielles) de la guerre, l’Italie avait réussi à renaître. Or il s’agit d’une leçon fort utile encore aujourd’hui, même si elle n’en a pas l’air.

L’Italie, entre les années 1950 et 1960, était « un tigre » européen, avec un taux de croissance annuelle supérieur à 6-7 %. Bien sûr, la société subissait alors une transformation sans précédent, passant d’un monde avant tout rural à la modernité en l’espace d’une seule génération. Mais l’optimisme de cette époque avait aussi des racines plus profondes et pas uniquement liées au contexte général. C’est vrai, le plan Marshall de l’immédiat après-guerre avait aidé à reconstruire le pays en un temps record. Mais à l’origine du boom, il y avait une véritable clairvoyance de la classe dirigeante de l’époque qui semble aujourd’hui cruellement faire défaut.

À la lecture de ce dossier, il apparaît tout de suite que si l’Italie est parvenue à entrer pleinement dans la modernité, nous le devons certainement, du moins en partie, à ce fameux boom. Mais le visage actuel de l’Italie trouve également ses origines dans le « second miracle économique ». Au cours « du premier », le nouveau coïncidait avec le progrès, avec la conquête des droits collectifs : depuis l’école pour tous jusqu’aux droits des travailleurs. On pressentait bien déjà (comme le montrent certains films tel Il Sorpasso / Le Fanfaron de Dino Risi) des élans individualistes, mais ils étaient encore freinés par les valeurs communes partagées. Puis, dans les années 1980, la nouveauté cessa d’être le symbole d’un progrès collectif pour devenir symbole d’enrichissement personnel. C’est à cette époque que se développa l’économie souterraine, ce que nous appelons le « travail au noir » aux dépens des règles, de l’éthique et des projets collectifs.

Mais alors, que peut-on apprendre du « miracle économique italien » ? Les conditions sont-elles réunies afin qu’il puisse se répéter ? Bien sûr, les conditions générales ne sont plus du tout les mêmes, c’est évident. La principale différence, c’est que ceux qui arrivaient alors du sud de la Péninsule à Milan pour travailler trouvaient un emploi dès le lendemain. Et puis, dans la mentalité collective, le point de repère d’alors était l’Amérique, c’est-à-dire l’Eldorado ; aujourd’hui, c’est la Grèce. La perspective négative l’emporte sur la positive.

Mais l’histoire du « miracle italien » montre aussi autre chose : les Italiens, par le passé, ont su s’engager, au prix d’énormes sacrifices et de tournants radicaux. Au cours de ces années du boom, le pays a montré qu’il était capable de se reconstruire jusque dans ses fondements. C’était l’affirmation d’une nation qui ne voulait pas baisser les bras, et qui, pour cette raison, parvint à renaître bien qu’elle fût nettement plus sinistrée qu’aujourd’hui. Les divisions d’alors étaient aussi bien plus profondes que celles de maintenant : n’oublions pas qu’il y avait eu le fascisme, que la guerre avait été différente au Nord et au Sud, que le pays avait connu une amère défaite suivie plus tard des oppositions politiques de la guerre froide. Et pourtant, l’Italie était parvenue à se faire une place parmi les grandes nations européennes. Aujourd’hui comme hier, il n’y a pas de solution miracle, mais un long processus de transformation qui demande, peut-être, la mise en œuvre de « la » réforme par excellence : la protection du bien commun contre la corruption et l’individualisme. Qui sait, peut-être un boom éthique serait-il également bienvenu.

Rocco Femia, directeur de RADICI