Deux euros de l’heure pour un travail d’esclave
(merci à  Katia D’Amato pour sa traduction)

Sacko Soumayla, migrant et syndicaliste de l’USB

Qui sont les compagnons de Soumaila Sacko, abattu alors qu’il ramassait des morceaux de tôle ondulée pour protéger du soleil une communauté d’invisibles que nous exploitons ? Qui sont les voleurs ?
Nous sommes-nous jamais demandé combien coûte un kiwi, une mandarine, une orange ? Quel est leur prix en termes d’efforts et de dignité pour ceux qui la travaillent, cette terre de la plaine de Gioia Tauro ? Sans eux, les fruits resteraient sur les arbres qui poussent dans ce bout de Calabre, régimenté par la mafia. Les 3500-4000 migrants qui viennent effectuer des travaux saisonniers ne volent aucun emploi aux Calabrais, aux Italiens. Ce n’est pas la belle vie, là-bas, loin de là.
Ils représentent une main-d’œuvre flexible et à bas coût. Des personnes exploitées ‘’soumises à des pratiques illicites, logées dans des conditions inacceptables et dégradantes, contraires à la dignité humaine, et dans une situation de marginalisation irréversible’’.
Soumaila Sacko a été abattu d’un coup de fusil, il était né au Mali, il était venu en Italie chercher un semblant d’avenir, survivant à grand peine dans le campement de San Ferdinando, sur le splendide golfe empreint de désespoir de Gioia Tauro, en Calabre, en Italie.
L’ONG Médecins pour les Droits de l’Homme (MEDU), officie dans ce secteur depuis des années, en y maintenant une présence visible, en portant secours à une multitude d’invisibles. Elle a constitué un rapport qui s’intitule ‘’Les damnés de la terre’’, qui rend compte de la situation avec lucidité. Un véritable compte rendu de la honte.
En voici quelques éléments, afin que la réalité prévale sur la démagogie.
Voici ce qu’écrivent les médecins présents sur le site :

La Révolte de Rosarno

« Huit ans après ce qu’on a nommé la ‘‘ Révolte de Rosarno ’’, les grands ghettos de travailleurs migrants de la plaine de Gioia Tauro représentent encore un scandale italien, tenu – dans les faits – à l’écart du débat public et des institutions politiques, lesquelles semblent incapables de la moindre initiative concrète d’envergure. Aujourd’hui plus que jamais, la plaine de Gioia Tauro est le lieu où la confrontation entre l’économie mondialisée, les contradictions dans la gestion du phénomène migratoire dans notre pays et les points faibles liés à la question méridionale porte ses fruits les plus délétères. »

Et on se demande qui sont les voleurs ? Très bien, alors parlons des salaires.
Dix à douze heures de travail par jour, sous un soleil de plomb, leurs rapportent au maximum 27 euros, aucun d’entre eux n’a de contrat. Moins de deux euros de l’heure, trois au maximum, les jours fastes.
Voilà encore un passage tiré du rapport du MEDU :

« La majeure partie des journaliers se concentre encore dans la zone industrielle de San Ferdinando, à quelques pas de Rosarno, en particulier dans le vieux campement (qui accueille au moins 60 % des travailleurs migrants saisonniers du secteur), dans un cabanon adjacent et dans l’usine désaffectée à quelques centaines de mètres de distance. Il y a environ 3 000 personnes qui trouvent refuge ici, entre des tas d’ordures, des sanitaires malodorants et hors d’usage, des bonbonnes de gaz pour réchauffer eau et nourriture, quelques rares générateurs à essence, des matelas posés à même le sol ou sur de vieux sommiers de fer, et la puanteur de plastique et détritus qui brûlent. Les conditions sanitaires préoccupantes, aggravées par le manque d’eau potable, et les incendies fréquents qui ont à plusieurs reprises réduit en cendres les baraques et les maigres possessions, ainsi que les papiers d’identité des habitants (le dernier, qui a eu lieu le 27 janvier dernier, a fait une victime, Becky Moses, et a laissé sans abri près de 600 personnes dans le vieux campement), tout cela rend la vie dans cet environnement pour le moins précaire et dangereuse. »

Mais qui sont ces êtres humains ? Voilà ce qu’en dit le rapport :

« Il s’agit en majeure partie de jeunes travailleurs, d’un âge moyen de 29 ans, en provenance d’Afrique Subsaharienne occidentale (en particulier du Mali, du Sénégal, de Gambie, de Guinée Conakry et de Côte d’Ivoire). Il y a un nombre important de femmes, environ une centaine provient du Nigeria, très certainement victime de traite à des fins de prostitution. 67 % des personnes bénéficiant d’une assistance se trouvent en Italie depuis moins de trois ans, mais il existe également des personnes établies dans le pays depuis plus de 10 ans (4,4 %), qui se sont retrouvées dans le ghetto de San Ferdinando-Rosarno après avoir perdu leur emploi dans les usines du Nord de l’Italie, ou après qu’on leur ait retiré leur titre de séjour (en général en raison d’un manque de ressources suffisantes pour justifier son renouvellement). Ils ne parlent pas l’italien, ils ne peuvent pas se défendre. Plus de la moitié des patients – indiquent les médecins – ont une connaissance très rudimentaire de la langue italienne, ce qui met en évidence les graves carences du système d’accueil dont la majeure partie de ces personnes a bénéficié. Moins de 3 sur 10 d’entre eux ont un contrat de travail. Dans la quasi totalité des cas, cependant, la possession d’une lettre d’embauche ou d’un contrat de travail formel ne s’accompagne pas de l’établissement d’une feuille de paie, d’un récapitulatif correct des jours travaillés ni du respect des conditions de travail spécifiés par les accords de branche nationaux ou provinciaux et l’accès au indemnités de chômage du secteur agricole est de ce fait nié à un grand nombre des ouvriers. Il s’agit de données particulièrement alarmantes, qui révèlent des conditions de travail relevant de l’exploitation ou caractérisées par l’absence de respect des droits fondamentaux des travailleurs agricoles, qui pourtant représentent encore le moteur de l’économie locale. »

La situation est plus que critique. Le MEDU explique :

« Du point de vue sanitaire, les conditions de vie et de travail précaires dégradent sensiblement la santé mentale et physique des travailleurs saisonniers. Parmi les pathologies le plus fréquemment rencontrées, les principales portent sur l’appareil respiratoire (22 % de patients) et digestif (19,12 %), et sont directement imputables aux conditions d’indigence et de précarité sociale et de logement. Quant aux pathologies du système ostéo-articulaire (21,4 %) elles sont directement liées à une intense activité physique dans le cadre professionnel. D’autre part, plusieurs personnes présentent des signes révélateurs de tortures et traitements inhumains et dégradants dont la plupart sont liées au séjour en Libye, et des troubles de nature psychologiques. »

Que coûte la vie d’un homme ? Combien vaut-elle ? Combien coûte un kiwi, une tomate, une mandarine ? Que vaut la vie d’un homme qui s’en allait ramasser des débris de tôle ondulée, pour tenter de protéger lui-même ses compagnons du soleil, et que l’on abat d’un coup de fusil ?
Un psychiatre, écrivain et philosophe français, Frantz Fanon, natif de la Martinique et représentant du mouvement tiers-mondiste pour la décolonisation écrivait : « Pour un peuple colonisé, la valeur primordiale, parce que la plus concrète, est avant tout la terre : la terre qui doit assurer la subsistance et, par dessus tout, la dignité ». Pourtant, la dignité n’existe pas parmi les  » damnés de la terre « . Soumaila Sacko est mort, assassiné dans un pays qui l’exploitait. Ce n’était pas un voleur.
Alors qui sont les voleurs ? Ne devrions-nous pas éprouver un peu de honte ?