Je ne sais pas comment vous expliqueriez ce sentiment étrange et oppressant qu’est celui de se sentir en permanence dans l’urgence. L’Italie en est un parfait exemple. Impossible d’en parler de manière « normale ». Et il n’est facile pour personne, a fortiori pour un journal comme le nôtre, de devoir systématiquement commencer à écrire en disant : « C’est un moment particulièrement délicat pour l’Italie ». Combien de fois avons-nous entendu cette phrase ! Pourtant, et je m’adresse surtout à nos amis français pour les en assurer, nous, Italiens, ne souhaitons rien d’autre qu’une « saine normalité ». Mais rien à faire. Le fait d’être un pays « en urgence perpétuelle » semble devenu une constante de notre histoire.
L’actualité politique et l’approche des élections en sont un exemple éclatant. Dans quelques jours, nous retournons aux urnes. Finie l’expérience du gouvernement technique, pour ainsi dire, la politique est de retour. J’aurais voulu écrire « politique » avec un grand « P », comme il se doit, celle du bien commun, de la polis, de l’intérêt de tous comme critère de gestion de la res publica. Mais en cela aussi, la normalité peut toujours attendre. Les partis sont donc de retour et avec eux, les habituelles guerres de pouvoir et la course pour une place au Parlement. Nous aurions au moins souhaité une campagne électorale qui demande aux citoyens, comme cela se fait justement dans un pays normal, d’exprimer un vote, une préférence concernant les personnes qui nous gouverneront. Mais que croyez-vous ! Ca, c’est pour les autres. En Italie, cette fois encore, nous voterons selon le « Porcellum », la loi électorale controversée qui ne permet pas aux citoyens de choisir leurs représentants. Une loi infâme qui donne le pouvoir aux secrétaires des partis de faire entrer au Parlement les personnes de leur choix, les amis des amis et les fidèles du patron du moment qui les a placés sur sa liste. Il ne reste aux citoyens qu’à valider ce choix. Et on l’appelle démocratie !

Dès lors, il devient plus que jamais nécessaire de veiller sur les programmes et les candidatures, mais aussi de souligner – nous le faisons depuis longtemps dans les pages de notre journal – la véritable priorité de l’Italie : celle du travail (le taux de chômage des jeunes atteint, dans certaines régions, 30 %). Celle de l’environnement : le bétonnage est en train de réduire de manière sensible les zones cultivables, créant des dommages gigantesques pour les générations futures (la surface bétonnée ces dernières années équivaut au territoire de la Lombardie) ; celles de la santé, de la recherche, de la modernisation du pays. Sans oublier la priorité des priorités : la lutte contre la corruption politique et la fraude fiscale et, surtout, le combat contre la criminalité organisée. Si seulement la politique prenait pour objectif ces trois dernières priorités, l’Italie deviendrait l’Eldorado de l’Europe : le montant payé par notre pays pour la corruption s’élève, à lui seul, à 62 milliards d’euros. Les derniers chiffres de l’Istat (équivalent de l’Insee, ndr) font frémir : la valeur de l’économie souterraine, ajoutée à la fraude fiscale, avoisinerait les 250 à 275 milliards d’euros. Un chiffre qui oscillerait entre 16,3 % et 17,5 % du PIB. Sur l’ampleur des gains enregistrés par les mafias, pas même besoin de chiffres tant nous sommes face à un État dans l’État. Ne croyez-vous pas que ce sont là les véritables urgences ?
Le silence est devenu impossible, et nous devons parler sans langue de bois, mais avec amour pour notre pays que nous ne voulons pas voir détruit et déclassé à cause des incompétents qui nous ont gouvernés jusqu’à maintenant. Nous attendons beaucoup des nouveaux visages qui entreront en politique, dont certains sont résidants en France. Il y a des gens honnêtes partout, même si, à dire vrai, dans certains partis, il faut bien chercher. Parce que, le plus rageant dans tout cela, c’est que nous disposons des femmes, des hommes et de l’énergie pour nous en sortir. Il existe, dans le monde du travail, de la recherche et de la science, des personnes qui forcent le respect mais qui, malheureusement, ne comptent pas et que la politique a reléguées au rôle de simples figurants. Si certaines d’entre elles obtiennent la possibilité de s’occuper de l’Italie, qu’elles démontrent par les faits leur capacité et nous serons les premiers à la souligner et à nous en féliciter.

Est-ce trop demander à la nouvelle classe dirigeante que de nous faire devenir un pays normal ?

Rocco Femia