Comme toujours quand de grands personnages nous quittent, la course pour s’approprier l’héritage d’Umberto Eco ou au contraire s’en distancer ne s’est pas fait attendre. Il y a ceux qui le considèrent comme faisant partie de l’intelligentsia de la gauche italienne, et ceux qui, en revanche, n’ont pas hésité à le qualifier de mauvais maître, en théoricien qu’il était de l’infériorité éthique et culturelle des électeurs de centre-droit. Balivernes. Nous préférons nous le rappeler libre de ces réflexes conditionnés de droite ou gauche. Il n’y a que comme ça que l’on peut comprendre quelque chose de la grandeur de cet homme, à juste titre l’intellectuel italien le plus célèbre au monde. Je ne parle pas de sa carrière académique ou de sa contribution à la science de la sémiotique. Des sujets trop compliqués, trop « élevés ». Je parle plutôt de son aptitude unique à conjuguer le « haut » et le « bas ». Parce qu’Umberto Eco était capable d’écrire des essais incompréhensibles au commun des mortels, mais aussi des romans dont lui-même ne parvenait pas à expliquer l’immense succès et dont il ne pensait vendre que quelques milliers d’exemplaires (comme Le nom de la Rose), traduits en 45 langues.

C’était un grand lecteur de bandes dessinées comme Dylan Dog, et il s’interrogeait, par exemple, sur les secrets de Superman. Il considérait que La Settimana Enigmistica, un magazine hebdomadaire fait de rébus, de mots croisés, autant que de véritables énigmes à résoudre, était le meilleur remède contre la maladie d’Alzheimer ; et il affirmait qu’avec les œuvres des dessinateurs Schultz et Atlan « avait été inaugurée une nouvelle littérature, qui avait pris la place des grands moralistes d’autrefois ». Et cette surprenante liberté de toucher à tout avec légèreté m’a toujours intrigué.

Par exemple, un jour, à l’occasion d’une intervention lors d’une rencontre littéraire autour de la communication, il prépara un texte sur le thème de l’insulte dont le titre était « Vous, tu, la mémoire et l’insulte ». Il partait du constat qu’aujourd’hui, même les grands-mères disent cazzo [équivalent de « putain » en français] à la place de perdindirindina [équivalent de « saperlipopette » en français], et déplorait l’absence d’alternatives dans le vocabulaire des jeunes. Il se mit alors à dresser une liste d’insultes obsolètes, depuis testa di rapa jusqu’à pisquano, de sfrappolato à margniflone, de pizipinturro à radeschi en passant par le tendre birichino [coquin], voletant entre histoire, dialectes et mémoire, dont il connaissait presque tout. Pourquoi donc ce choix en apparence surprenant ? Parce qu’Umberto Eco était obnubilé par la mémoire. Entendue tant au sens physique, comme effort mnémotechnique, qu’historique, comme antidote contre l’oubli du passé. Ce n’est pas un hasard si son testament personnel à son petit-fils est celui de l’inviter à réciter par cœur un poème de temps à autres, de faire l’effort de retenir l’histoire dans sa tête, sans toutefois renoncer forcément à Internet. Il déclama ainsi, au cours de ces rencontres, quelque 137 gros mots aujourd’hui inusités, comme ça, pour le plaisir de s’amuser et d’amuser, de faire se rencontrer le « haut » et le « bas », de mettre ensemble la culture des professoroni (souvent barbants) et les émotions populaires. C’est, au fond, ce que nous cherchons à faire, à notre échelle, dans chaque numéro de RADICI : comprendre l’Italie, son histoire et sa complexité, sans pour autant nous donner la migraine. Simplifier sans banaliser, informer et, dans le même temps, distraire. Si nous y parvenons parfois, nous le devons à ceux qui l’on fait avant nous : comme ce gai luron au savoir encyclopédique qu’était Umberto Eco.

Et si quelqu’un n’est pas d’accord, je ne pourrais que le traiter de crapapelata, piffero, cacasotto, lavativo, magnasapone, magnavongole, tamarro, cagone, asinone, zozzone, scassapalle, mangiapaneatradimento, pirla, fricchettone, imbranato, accattone, pappone, polentone, terrone, quaquaraquà, paraculo, mezzasega, ou même de pappamolla.

Rocco Femia, directeur de RADICI