Nous sommes nos premiers ennemis

Rocco Femia

Au terme des « rencontres culturelles » qui ont eu lieu à Toulouse les 7 et 8 février derniers, et après avoir entendu d’importants témoins sur les thèmes de l’émigration et de l’immigration en Italie, on a envie de se demander que fait l’Europe telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.
Si à cela on ajoute la dissolution de la Libye, l’inefficacité de notre continent et des discours diplomatiques qui n’aboutissent jamais à rien saute aux yeux.
Face aux menaces de l’autoproclamé État islamique, l’Europe réagit comme elle sait le mieux le faire dans ces circonstances : chaque pays roule pour lui. Et si, il y a quinze jours, une soudaine intervention militaire sur l’autre rive de la Méditerranée semblait imminente, tout est aujourd’hui renvoyé aux négociations complexes de l’ONU.
Entendons-nous bien, faire marche arrière a été une sage décision. Retourner, cent ans après, à Tripoli « bel suol d’amore » comme le disait la chanson, aurait été, et demeure, une entreprise tragique et malheureuse.
Et l’absence, au sujet de cette crise libyenne, d’une pensée commune de l’Europe et de l’Italie – dont on cherche en vain une politique extérieure et une défense cohérentes –, est plus que décourageante.

C’est dur à admettre, mais il est difficile de croire que cette Europe puisse « convertir » sa propre énergie en volonté de libération de tous les peuples et de toutes les cultures de la misère et de l’asservissement. Comment se fait-il que les idées d’un Spinelli, d’un Trentin, qui étaient à l’opposé d’un idéalisme ingénu et béat, sont aujourd’hui uniquement bonnes à illustrer des exercices rhétoriques ?
Nous n’avons droit qu’aux bavardages diplomatiques entre New York et les différentes capitales européennes pour donner l’impression qu’on travaille à la résolution de la crise. Quitte à faire le contraire.
L’Italie, avant-poste du front sud, subit à ses dépens l’isolement dont elle est victime dans la gestion des débarquements de ces malheureux venus des côtes africaines. En ce sens, l’intervention de Giusi Nicolini, maire de Lampedusa est éclairante.

Et maintenant, avec la guerre civile qui fait rage en Libye, nous risquons de nouveaux flux incontrôlables de personnes, face auxquels, encore une fois, nous ne serons pas préparés.
La solidarité entre les États européens aura duré le temps d’un dimanche de janvier, quand les chefs d’État et de gouvernement ont défilé bras dessus, bras dessous, dans les rues de Paris (bien loin, il faut le dire, de leurs compatriotes), après les tueries de Charlie Hebdo et du supermarché cacher. Et puis, à nouveau, tous divisés, chacun suivant ses propres intérêts. Unis seulement par l’illusion que notre continent puisse rester à l’abri des conflits et des contradictions.
Si nous devions dresser le tableau des relations entre les États européens au cours de ces derniers mois, il en ressortirait un attachement délirant aux valeurs de l’argent plutôt qu’à celles des idées. Toutes les guerres sont bonnes pour s’enrichir.
Mais attention, parce que l’anti-européisme – alimenté par la défiance générée, justement, par cette façon de faire de la politique – est en train de devenir bien plus qu’un sentiment répandu seulement en Grèce, et il est en train de mettre sous pression les systèmes politiques de toutes les nations. Est-ce cela que souhaite l’Europe? C’est paradoxal, mais « en attendant la Nouvelle Europe », l’attaque la plus insidieuse lui est lancée par la « Vieille Europe » elle-même.
Nous sommes nos premiers ennemis. Voilà la vérité. Et c’est le cadeau le plus stupide que nous puissions faire aux égorgeurs de l’autre côté de la Méditerranée.

Rocco Femia, directeur de RADICI

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