L’écrivain italien Italo Calvino a écrit ceci dans Les villes invisibles (Le città invisibili, 1972) :

« Il y a deux façons pour ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer et en devenir partie intégrante jusqu’à ne plus le voir ; la seconde est risquée et demande une attention, un apprentissage continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer. »

Ce sont les mots qui concluent le dernier spectacle du GRUPPO INCANTO « Et si on chantait la paix ? » produit par EDITALIE, la maison d’édition de la revue RADICI.
Des mots qui résonnent comme un constat empreint d’amertume, mais aussi peut-être comme une opportunité, une nouvelle direction. Il y a ceux qui se résignent face au système, l’enfer précisément, qu’ils voudraient changer mais qu’ils ne changeront jamais, justement parce qu’ils en sont devenus partie intégrante, comme le dit Calvino, et ceux qui, au contraire, relèvent le défi d’aller chercher une lueur même infime au plus profond du tunnel que la société actuelle traverse.
Telle est la situation dans laquelle nous nous trouvons à l’approche des élections européennes.
D’un côté ceux qui poursuivent le délire d’un souverainisme sans frein ni unité, uniquement soucieux de leurs petits intérêts personnels mesquins et, de l’autre, ceux qui, pourtant déçus d’avoir vu bafoué l’idéal européen d’une unité politique des multitudes, ne sait à quel saint se vouer ni vers qui se tourner pour éclairer sa route.
Naturellement, chacun est libre de choisir, cela va de soi. Mais, pour parler comme Calvino, peut-être que la seule forme de discernement nécessaire aujourd’hui est celle qui consiste à distinguer « qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer. »
Il faut essayer de comprendre comment améliorer cette Europe plutôt que d’aggraver son état. Et le vote à lui seul n’y suffira pas. Il nous faut retrouver une conscience collective, il nous faut considérer l’engagement politique non plus comme un chèque en blanc signé à l’ordre des élus, mais comme un pacte entre ces derniers et les électeurs. Un pacte qui engage les uns et les autres pour une Europe des peuples libres, certes, mais surtout unis par un idéal fort, qui dépasse les petits contextes nationaux, somme toute insignifiants.
Il faut réussir à ne pas se laisser engloutir par l’enfer du racisme et du souverainisme.
Ce qui se produit en Italie depuis quelques mois est tout le contraire de cela. Le racisme ne cesse de croître, et ce qui est grave c’est qu’il vient d’en haut, de certains membres du gouvernement qui, en donnant le mauvais exemple, le justifient et le rendent légitime. C’est ce racisme des murs dressés que nous devons combattre tous ensemble. Prendre position veut dire cultiver l’espoir et la coexistence, aller à la rencontre de l’autre pour dépasser la peur de la différence.
En l’absence d’une classe politique qui nous éclaire et nous fasse rêver – plutôt que de nous épouvanter et nous décevoir – il est peut-être temps de faire une petite révolution personnelle antiraciste, en partant des gestes quotidiens les plus anodins. De la façon, par exemple, dont nous expliquons à nos enfants le respect et l’ouverture d’esprit dont nous devons faire preuve envers tous ceux qui sont différents de nous. Car, une chose est certaine, il ne faut pas avoir honte de nos préjugés, c’est un risque qui nous accompagnera – malheureusement – toujours. Le véritable problème se pose lorsque nos préjugés font obstacle à notre capacité de faire son propre jugement de la situation, lorsque nos préjugés font obstacle au bon sens, c’est-à-dire à la compréhension, la connaissance, la coexistence, l’inclusion.
Redevenir humains. Si nous renonçons à notre bon sens, les préjugés finissent trop souvent par la construction de camps, comme nous le montre l’Histoire, et comme nous le montre aussi le dernier spectacle du GRUPPO INCANTO, « Et si on chantait la paix ? », que je vous invite vivement à découvrir.

Rocco Femia