C’est un texte éminemment « social », dédié à la fraternité universelle, à la solidarité et au dialogue. La troisième encyclique du pape François, intitulée  » Fratelli tutti « , a été présentée à Assise, sur la tombe du Saint dont Bergoglio a choisi de porter le nom. A saint François, Bergoglio confie le monde contemporain, qui a oublié la fraternité humaine au nom de l’ego. Un monde aux prises avec la pandémie de Covid-19, qui a mis les frères « tous contre tous ». Voyons-la dans les détails car elle ouvre des pistes de réflexion pour tout homme croyant ou pas.

Fratelli tutti, le message de Pape François

Le Pape François dans « Fratelli tutti » condamne « la culture des murs » et invoque « l’amour qui construit des ponts ».
« Les droits n’ont pas de frontières », écrit Bergoglio, qui rappelle « l’éthique dans les relations internationales » et espère une gouvernance sur la question des migrants. Le pontife soutient qu’une réforme de l’ONU est nécessaire, et appelle à la fin des guerres, à l’abolition de la peine de mort et la reconnaissance concrète de la liberté religieuse en tant que « droit humain fondamental ».
Bergoglio cite le Grand Imam al Tayyeb, en se souvenat de saint François et de son voyage chez le Sultan. Reconnaît aussi la force des « frères non catholiques » Martin Luther King, Gandhi et Tutu, mais surtout du bienheureux Charles de Foucauld, en dénonçant « la dégradation de l’éthique, qui conditionne l’action internationale, l’affaiblissement des valeurs spirituelles et du sens des responsabilités ». Une vraie maladie qui risque de détruire le monde contemporain. Selon François, nous devons répondre à cette crise avec un nouveau sens de la fraternité et avec un dialogue qui unit et valorise les cultures individuelles. Pour le pontife, la technocratie engendre l’inhumanité, la finance provoque domination et massacre. Il met en garde contre un affaiblissement dû à l’imposition d’une pensée unique qui piétine la mémoire, pervertit le sens des mots démocratie et liberté, crée une injustice sociale et impose la liquidation des faibles considérés comme un déchet social.

Pandémie et individualisme

La pandémie de Covid-19 a mis en évidence – pour le pape François – ce qui existait déjà, et qui en fait est devenu un problème qui ne peut plus être évité, le résultat d’un processus qui dure depuis des années. « Le monde évoluait sans relâche vers une économie qui, grâce aux progrès technologiques, cherchait à réduire les « coûts humains », et certains prétendaient nous faire croire que la liberté du marché était suffisante pour que tout soit considéré comme sûr », écrit Bergoglio. « Mais le coup dur et inattendu de cette pandémie galopante nous a obligés à penser aux êtres humains, à tous, plus qu’au bénéfice de certains ». Ce qui s’est passé nous oblige à « repenser nos modes de vie, nos relations, l’organisation de nos sociétés et surtout le sens de notre existence ». Tout doit être changé, car « tout est connecté », comme le démontre « cette catastrophe mondiale ». « La pire réaction serait de sombrer encore plus dans un consumérisme fébrile et de nouvelles formes d’autoprotection égoïste », écrit le Pape. Si cela se produit, le «sauve qui peux » se traduira rapidement par  » tous contre tous », et ce sera pire qu’une pandémie ».
Paroles fortes. Bergoglio souligne aussi que par « certains régimes politiques populistes ainsi que par des positions économiques libérales, affirment que l’arrivée de migrants doit être évitée à tout prix », traités comme des êtres « moins humains ». « Il est inacceptable que les chrétiens partagent cette mentalité et ces attitudes, faisant parfois prévaloir certaines préférences politiques plutôt que des convictions profondes de leur foi », attaque François. L’Europe risque de se retrouver dans cette dérive, mais elle dispose des outils culturels pour l’éviter et réaffirmer la centralité de la personne humaine. Même l’Église n’est pas à l’abri du blâme : « Il y a encore ceux qui croient se sentir encouragés ou du moins autorisés par leur foi à soutenir diverses formes de nationalisme fermé et violent, des attitudes xénophobes, du mépris et même de la maltraitance de ceux qui sont différents ». Bergoglio rappelle que « les fanatismes qui conduisent à la destruction des autres ont aussi des religieux comme protagonistes, sans exclure les chrétiens ».
Mais les paroles plus dures et fortes arrivent lorsqu’il parle de justice et égalité. La fraternité est ce dont l’homme a besoin et c’est quelque chose qui complète et perfectionne l’égalité et la liberté. L’égalité ne se réalise pas en « définissant dans l’abstrait que tous les êtres humains sont égaux, mais est le résultat de la culture consciente et pédagogique de la fraternité ». Être frères, c’est plus qu’être des associés, car « la simple somme des intérêts individuels est incapable de créer un monde meilleur pour toute l’humanité. Il ne peut pas non plus nous préserver de tant de maux qui deviennent de plus en plus mondiaux. Mais l’individualisme radical est le virus le plus difficile à vaincre ». L’égalité des chances – pour Bergoglio – ne suffit pas. Il faut assumer la responsabilité des fragilités, « la solidarité s’exprime concrètement dans le service, qui peut prendre des formes très différentes dans la manière de prendre soin des autres ».
Et puis l’estocade, c’est le cas de dire, de Bergoglio qui rappelle que « la tradition chrétienne n’a jamais reconnu le droit à la propriété privée comme absolu ou intouchable, et a mis en évidence la fonction sociale de toute forme de propriété privée ». Le développement, par conséquent, « ne doit pas être orienté vers l’accumulation croissante de quelques-uns, mais doit garantir les droits humains, personnels et sociaux, économiques et politiques, y compris les droits des nations et des peuples ». Le droit de certains à la liberté d’entreprise ou de marché « ne peut pas dépasser les droits des peuples et la dignité des pauvres ; et même pas au-dessus du respect de l’environnement ». Les compétences des entrepreneurs,  » doivent être clairement orientées vers le progrès des autres et surmonter la misère, notamment par la création d’emplois diversifiés ». Les frontières ne sont pas des murs, la solidarité est mondiale tout comme l’égoïsme l’a été jusqu’à présent. D’où l’idée d’un « nouveau réseau de relations internationales » qui « assure le droit fondamental des peuples à la subsistance et au progrès ».

Migrants et travail

La question des migrants appelle « des réponses indispensables, notamment à l’égard de ceux qui fuient de graves crises humanitaires. Par exemple : augmenter et simplifier l’octroi de visas ; adopter des programmes de soutien privés et communautaires ; ouvrir des couloirs humanitaires pour les réfugiés les plus vulnérables ; offrir un hébergement adéquat et décent ; assurer la sécurité personnelle et l’accès aux services essentiels ; assurer une assistance consulaire adéquate ». Pour ceux qui arrivent, le concept de citoyenneté doit être pleinement appliqué. « Aujourd’hui, aucun État national qui reste isolé n’est en mesure d’assurer le bien commun de sa propre population », écrit le Pape François. C’est aussi pourquoi le populisme est une réponse fausse et inadéquate. Il trahit la démocratie, il trahit l’idée même de peuple. Certes, « il y a des leaders populaires capables d’interpréter les sentiments d’un peuple », mais quand « on cherche à accumuler de la popularité en fomentant les penchants les plus bas et égoïstes de certains secteurs de la population », on peut déraper dans des « formes grossières ou subtiles de soumission des institutions et de la légalité « . Dans ces cas, la démocratie, qui est le pouvoir du peuple, meurt.
Le défi des systèmes démocratiques, de ce point de vue, est un travail qui donne de la dignité, défini par Bergoglio comme une « dimension indispensable de la vie sociale ». « Le marché seul ne résout pas tout, même si parfois ils veulent nous faire croire ce dogme de la foi néolibérale », est la critique du Pape. Au contraire, une politique économique active est indispensable, visant à promouvoir une économie qui favorise la diversification productive et la créativité entrepreneuriale, afin qu’il soit possible de créer des emplois au lieu de les réduire « .
La réforme de l’ONU et l’abolition de la peine de mort
Pour le Pape « une réforme à la fois de l’Organisation des Nations Unies et de l’architecture économique et financière internationale est nécessaire afin que le concept de famille des nations puisse être concrétisé », et « sans doute cela suppose des limites juridiques précises, pour éviter qu’il s’agisse d’une autorité cooptée uniquement par certains pays ». En outre « il faut éviter que cette Organisation ne soit délégitimée car ses problèmes et ses lacunes peuvent être affrontés et résolus conjointement ».
Aujourd’hui « nous affirmons clairement que la peine de mort est inadmissible et l’Église s’engage avec détermination à proposer son abolition dans le monde », poursuit François. C’est la culture de la destruction de l’autre qu’il faut combattre. C’est pourquoi François consacre la dernière partie de son encyclique aux « religions au service de la fraternité du monde ».
« Les différentes religions apportent une contribution précieuse à la construction de la fraternité et à la défense de la justice dans la société », souligne Bergoglio, « le but du dialogue est d’établir l’amitié, la paix, l’harmonie et de partager les valeurs et expériences morales et spirituelles dans un esprit de vérité et d’amour « . Le pire ennemi est le fanatisme : « la violence fondamentaliste se déchaîne dans certains groupes de toute religion par l’imprudence de leurs dirigeants » : l’autre côté du mal qui ronge le monde d’aujourd’hui.

Conclusions

Dans « Fratelli tutti », nous voyons non seulement la dénonciation de la guerre, mais l’espoir d’une paix possible. L’encyclique ne se limite pas à considérer la fraternité comme un instrument ou un souhait, mais esquisse une culture de la fraternité à appliquer aux relations internationales. De plus en plus le pape François s’impose comme le seul leader mondial qui propose de vrais rêves au monde global. Ce monde qui a éteint les phares des grandes valeurs et des grands idéaux. Même après le ciel gris de la pandémie, cette encyclique ouvre un horizon d’espoir : devenir tous frères et sœurs.

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Rocco Femia, éditeur et journaliste, a fait des études de droit en Italie puis s’est installé en France où il vit depuis 20 ans et où il a effectué une spécialisation en droit.
Il est fondateur et directeur de la publication du magazine RADICI. Il a à son actif plusieurs publications et de nombreuses collaborations avec des journaux italiens et français.
Livres écrits : A cœur ouvert (1994 Nouvelle Cité éditions) Cette Italie qui m'en chante (collectif - 2005 EDITALIE ) Au cœur des racines et des hommes (collectif - 2007 EDITALIE). ITALIENS 150 ans d'émigration en France et ailleurs - 2011 EDITALIE). ITALIENS, quand les émigrés c'était nous (collectif 2013 - Mediabook livre+CD)