Depuis que la crise tenaille la société italienne, voici que se déploie devant nous l’un de ses effets les plus cruels : les étrangers s’en vont. Oui, ils abandonnent l’Italie. Ils étaient très nombreux à y être venu, il y a des années, mais aujourd’hui ils ne supportent plus ce pays qui les refuse et, par-dessus le marché, n’a plus de travail à offrir, pas même ces petits travaux misérables que, pourtant, jamais ils n’avaient refusés. Ils étaient arrivés à bord de bateaux surchargés, à la recherche d’une dignité perdue dans leur pays d’origine. Et ils ont travaillé pendant des années, bouchant les trous d’un système qui commençait déjà à prendre l’eau de tous les côtés. Je ne sais pas pourquoi, mais à l’annonce des données de l’Istat (équivalent de l’Insee, ndr) et de Caritas, les mots que l’officier de la marine avait criés au commandant Schettino qui, à l’époque, avait abandonné le Costa Concordia, me sont venus à l’esprit : « Comandante, torni a bordo, cazzo! » (« Commandant, retournez à bord, bordel ! »). Un ordre tranchant, désormais devenu proverbial, qui fit apparaître deux Italies. L’une, égoïste et je-m’en-foutiste, l’autre, responsable et généreuse. Et nous voici maintenant, nous – qui nous disons Italiens –, à devoir remonter les premiers, sans exception, sur le navire Italie pour prouver qu’il est encore possible d’y croire.
Mais, pendant ce temps, les étrangers commencent à s’en aller. Et ce n’est pas étonnant. Nous avons tout fait pour qu’ils se sentent étrangers dès leur arrivée, cramponnés à leurs barques, alors qu’ils risquaient leur vie et abandonnaient leur famille pour atteindre cette terre. Maintenant que notre navire prend l’eau, nous ne pouvons pas nous attendre à ce que ce soient eux qui nous sauvent. Et voilà donc que les Italiennes doivent recommencer à exercer les métiers de femme de ménage et de badanti (auxiliaires de vie). C’est à nous, maintenant, de gérer nos personnes âgées. Les Roumaines et les Ukrainiennes nous le disent on ne peut plus clairement : « Vous n’avez qu’à vous en occuper vous-même. Changez-les vous-mêmes, les couches de vos vieux. » Et c’est la même chose pour les ramasseurs d’oranges en Calabre, à 20 euros la journée.
Ça suffit ! Pour eux aussi.
Nous avons refusé l’approche française de l’immigration, qui accorde des droits à ceux qui acceptent de partager un modèle, une culture. Mais nous avons également dit non à l’approche anglaise, qui tolère davantage les différences mais qui, peut-être, a tendance à les laisser inchangées. Nous avons choisi une troisième voie, celle de l’indifférence, de la gêne. Sans même accorder la nationalité italienne à ceux qui naissent en Italie. Et maintenant que les immigrés s’en vont, nous allons nous rendre compte de ce que nous perdons. Nous le comprendrons quand, très vite, leur départ toujours plus massif, mettra à genoux une économie construite depuis des années sur leur travail.
Bien sûr, les étrangers ont emporté avec eux leur bagage de solitude et de désespoir. Sans doute, aussi, de pauvreté et de privation. Mais ils étaient animés d’une humilité qui les poussait à accepter des travaux que nous refusions de faire depuis des décennies. Il va maintenant falloir nous retrousser les manches et retourner nous occuper des plus âgés que nous avions laissés entre leurs mains. Il va falloir travailler pour des petits patrons italiens qui payent des salaires de misère. Mais surtout, il nous manquera cette jeunesse et cette ouverture vers l’avenir que, souvent, les immigrés portent en eux. Il nous manquera la diversité qui inquiète mais enrichit parce qu’elle pousse au dialogue avec les autres et avec nous-mêmes. Et, qui sait, peut-être qu’en les voyant partir, nous nous interrogerons enfin sur le sens profond du mot « étranger ». Qui ne peut dépendre du jeu du destin qui nous fait naître d’un côté ou de l’autre d’une ligne imaginaire qu’on appelle «frontière».
Or, on ne peut concevoir plus arbitraire que l’étiquette « étranger ». Chacun d’entre-nous a pu et pourra un jour être « étranger ». Sans doute par rapport à un lieu. Cela fait 20 ans que je suis en France, par exemple, un émigré de luxe, en vérité, même si déjà, mon père était venu ici avant moi, dans les années 50, dans des conditions bien différentes et pour bien d’autres raisons, et pour quelques mois seulement. Et puis il était rentré en Italie. Il avait émigré clandestinement, comme beaucoup d’autres Italiens. Il s’était certainement senti un peu étranger sur une terre qu’il ne connaissait pas. Mais on peut aussi se sentir étranger dans nos « propres villes », dans un pays qui apparaît éloigné des rêves et des attentes que nous avons longtemps nourris. Les épreuves de la vie peuvent nous faire nous sentir seuls jusqu’au sein de nos propres familles et même de nous-mêmes, comme l’écrivait le poète grec Kostantinos Kavafis : « Même si tu ne peux faire de ta vie ce que tu veux, / Essaie au moins, / Fais de ton mieux : ne la dégrade pas / Dans trop de liens avec le monde, / Dans trop d’agitations et de discours. / Ne la dégrade pas en la traînant / Là où d’habitude tu rodes, en l’exposant / À l’ineptie quotidienne / Des liaisons et fréquentations / Jusqu’à en faire une étrangère pesante… »
Aujourd’hui, nous nous sentons tous un peu étrangers par rapport à cette Italie. Par rapport à nous-mêmes. Et si nous n’avons pas écouté les immigrés qui nous demandaient asile, essayons au moins de ne pas ignorer le message qu’ils nous laissent en partant : faisons de l’Italie un endroit qui ne soit plus étranger à personne. Torniamo a bordo, cazzo!

Rocco Femia