J’ai vu récemment un beau film, La Terra dei Santi, du réalisateur Fernando Muraca, sur le phénomène tragique que constitue la ‘Ndrangheta calabraise.
Un beau film, vraiment. Au fur et à mesure que je suivais l’intrigue, émergeait, avec force et clarté, la violence sociale de cette partie corrompue de la société calabraise (et pas seulement). C’est peut-être parce que je suis né sur ces terres, mais à la fin du film, une question pressante s’est imposée à moi : « Depuis combien de temps ne penses-tu plus à l’amour ? » Non, non. Je ne parle pas de l’aspect privé de l’amour, comme certains pourraient l’imaginer, ou du moins pas seulement ; mais bien de l’importance de l’amour et de la place qu’il occupe dans le corps d’une société, surtout quand ce corps est malade.
La ‘Ndrangheta est aujourd’hui l’organisation mafieuse la plus puissante du monde ; bien plus puissante, pour être clair, que la Camorra et Cosa Nostra réunies. Un pouvoir matériel (pas seulement culturel) de 150 milliards d’euros par an. De quoi donner le vertige. Mais que vient faire l’amour, me direz-vous, dans un film sur la ‘Ndrangheta ? Je comprends que l’irruption d’une telle question puisse sembler étrange ; au fond, ce film raconte la longue histoire de violences et de destructions culturelles perpétrées par cette funeste organisation, d’un drame social aux proportions immenses. Et pourtant, cette question demeure intacte. Dans sa force et, peut-être, sa légitimité. Et elle est restée là, en suspens, plusieurs jours durant après le visionnage du film.

Alors, oui, depuis combien de temps je ne pense plus à l’amour ? Parce que l’amour est plus qu’un droit pour chacun d’entre nous, il va jusqu’à se confondre avec les personnes dans leur essence même. Et le film de Muraca, qui choisit d’ailleurs avec intelligence de raconter son histoire à travers le regard des femmes, ne dit pas ce que fait la ‘Ndrangheta, mais ce qu’elle est profondément, dans ce qu’elle a de plus douloureux. Même l’État, dans le film, est une femme. D’un côté une magistrate, de l’autre, une femme de la mafia. Un duel sans merci entre une femme qui n’est jamais devenue mère et une autre qui permet la mort de ses enfants. Parce que c’est bien ce dont il s’agit. L’aberration anthropologique que constitue la ‘Ndrangheta est allée jusqu’à concevoir cela. Et puis l’énième assassinat qui poussera la magistrate, par amour, à retirer à la mère la garde de son dernier enfant encore vivant. Un geste qui déchaînera la violence : « Mais quelle femme es-tu si tu enlèves ses enfants à une mère ? », demande-t-elle au magistrat. « Et vous, qui faites tuer vos enfants, quelle mère êtes-vous ? » Y aurait-il, dans la réponse de la magistrate, l’éternelle diatribe sur la qualité de l’amour ? Voyons, quel genre d’amour portons-nous aux personnes, aux choses, à notre ville, à notre pays ? Trop souvent, nous nous sentons désarmés et confus. Et puis on tombe sur une histoire comme celle qui est racontée dans le film (voir interview de Fernando Muraca, page 38) et on réalise, grâce à cette simplicité qui masque une véritable délicatesse, une profondeur et une inquiétude, que ce qui compte, c’est d’aimer les choses, les personnes et son pays, mais de les aimer dans la vérité et avec l’urgence qu’elle comporte – comme dans l’impensable étreinte entre les deux femmes – de retrouver le naturel, la partie saine de nous-mêmes : oui, je souhaite ton bien.

C’est là que réside la réponse susceptible d’ouvrir une brèche dans la carapace d’une culture violente. D’une culture qui, au fond, tue avant tout la possibilité d’aimer. Paradoxalement, La Terra dei Santi, tout en parlant d’une violence sans retenue, n’ignore pas que l’amour vit partout dans le monde, qu’il doit affronter des règles et des conventions odieuses et violentes, qui, parfois, le conditionnent, le font plier, le brisent. Et il est remarquable que dans un film sur un sujet aussi délicat, ce soient les femmes qui nous rappellent que le véritable amour est la mesure première, la preuve la plus évidente et intelligente que nous sommes encore vivants. Que nous pouvons y arriver.

Rocco Femia, directeur de RADICI