SOUS LA DIRECTION DE LA RÉDACTION
Avant même de poser la question « Où es-tu, Europe ? », il vaut peut-être la peine d’expliquer pourquoi une revue comme RADICI choisit aujourd’hui de le faire. RADICI est née pour raconter l’Italie, sa culture, sa mémoire, ses transformations. Mais elle le fait d’une point de vue particulier : de ce point de rencontre entre l’Italie et la France où les identités ne s’effacent pas, mais se croisent, se transforment, se questionnent.
C’est précisément à partir de ce point que l’Europe cesse d’être une abstraction pour devenir une expérience concrète. Non pas une idée lointaine, mais un espace vécu, traversé, souvent même contradictoire.
Parler de l’Europe ne signifie donc pas s’éloigner de l’Italie. Cela signifie au contraire prendre au sérieux ce que l’Italie est devenue au fil du temps : une histoire qui ne s’épuise pas dans ses frontières, mais qui trouve aussi son sens dans sa relation aux autres.
Si nous posons aujourd’hui cette question, ce n’est pas pour renoncer à ce que nous sommes, mais pour nous demander si ce que nous sommes peut encore exister sans un horizon plus large.
Où es-tu, Europe ?La question n’est pas nouvelle. Le pape François l’avait posée le 6 mai 2016 devant les chefs d’État européens, avec des mots qui sonnaient alors comme un rappel moral, presque une exhortation. Aujourd’hui, ils sonnent comme un constat plus inquiétant, parce que le contexte, entre-temps, a changé : une guerre se déroule aux frontières de l’Europe et, ailleurs, le monde a recommencé à parler le langage de la force.
Pourtant, l’Europe n’est pas née pour cela. Elle n’est pas née pour être un marché, ni pour se réduire à une monnaie. Elle est née d’une intuition radicale : rendre la guerre non seulement impossible, mais impensable entre les peuples du continent. C’est cette promesse, plus encore que ses institutions, qui lui a donné un sens.
Le problème est que cette promesse ne suffit plus aujourd’hui à expliquer ce que l’Europe est devenue.
Face aux crises de ces dernières années – guerres, mais aussi instabilités géopolitiques et tensions économiques –, l’Union européenne apparaît souvent hésitante, comme suspendue entre la nécessité d’agir et l’incapacité de décider. Les sommets se multiplient, les déclarations se succèdent, mais on a l’impression de voir un continent qui peine à parler d’une seule voix, et plus encore à transformer cette voix en une direction claire.
Il ne s’agit pas seulement d’une question de lenteur ou de complexité institutionnelle. C’est quelque chose de plus important. Et ce n’est pas une découverte. Nous le savons tous. L’Europe paie aujourd’hui le prix d’un choix originel : avoir construit l’intégration économique sans mener jusqu’au bout l’intégration politique.
À cette difficulté s’ajoute un risque plus profond encore, moins visible mais peut-être plus déterminant. Car ce qui se joue aujourd’hui en Europe n’est pas seulement une crise politique, mais la possibilité d’une régression historique. Comme l’observe le philosophe Mauro Ceruti, l’un des mérites fondamentaux du projet européen a été de vouloir dépasser deux dérives qui avaient conduit le continent au bord de l’autodestruction : la purification identitaire et la sacralisation des frontières.
Or, ces logiques semblent aujourd’hui réapparaître, sous des formes nouvelles mais sinistrement familières, dans les discours publics et les dynamiques politiques. Il ne s’agit plus seulement d’euroscepticisme, mais d’une vision qui tend à repenser la nation comme une entité fermée, presque naturelle, fondée sur des appartenances originelles et des frontières à défendre, davantage que sur un projet politique partagé.
Le paradoxe est que tout cela survient précisément au moment où l’Europe se trouve confrontée à un défi sans précédent : construire quelque chose d’historiquement inédit. Non pas une simple alliance entre États, ni une juxtaposition d’intérêts nationaux, mais une forme politique capable d’articuler ensemble citoyens et peuples, différents niveaux d’appartenance et de responsabilité. Un équilibre fragile, jamais achevé, mais qui pourrait représenter l’une des tentatives les plus avancées pour penser la coexistence au-delà des frontières traditionnelles.
En ce sens, l’Europe n’est pas seulement un projet inachevé. Elle est aussi un laboratoire. Un lieu où s’expérimente, avec toutes les contradictions que cela implique, la possibilité d’une forme politique capable d’affronter des problèmes qu’aucun État, seul, n’est plus en mesure de gouverner : des crises économiques aux bouleversements climatiques, des migrations aux transformations technologiques.
C’est peut-être là que se joue sa responsabilité la plus importante. Car, comme le suggèrent Mauro Ceruti et Edgar Morin, l’Europe pourrait devenir l’un des lieux où s’élabore une réponse capable de dépasser l’Europe elle-même, vers une forme d’humanisme qui ne soit plus seulement européenne, mais partageable à l’échelle du monde.
Dès le début des années 1990, au moment décisif du traité de Maastricht, cette ambiguïté était déjà évidente. Un pas historique a été accompli avec la création de la monnaie unique, mais on a renoncé à faire de l’Europe une véritable communauté politique. La proposition – soutenue également par l’Italie sous la présidence de Giulio Andreotti – de partager non seulement la monnaie mais aussi la politique étrangère, la défense et la justice, a été rejetée. La France et l’Allemagne ont hésité, le Royaume-Uni s’y est opposé et l’Europe a choisi la voie la plus prudente : avancer, sans aller jusqu’à décider pleinement.
Ce choix marquera tout ce qui suivra.
Depuis, la construction européenne s’est développée par ajustements successifs, souvent efficaces sur le plan technique mais fragiles sur le plan politique. La Constitution européenne, signée à Rome en 2004 avec une grande solennité, n’entrera jamais en vigueur, rejetée précisément par deux pays fondateurs, la France et les Pays-Bas. Ce moment est décisif, car il marque la fin d’une illusion, celle d’un consensus naturel autour du projet européen.
Dans les années qui suivent, les crises mettent à l’épreuve cette construction inachevée. En 2008, la crise financière mondiale frappe l’Europe de manière inégale et révèle une fracture, celle entre le Nord et le Sud. Les politiques adoptées, notamment à l’égard de la Grèce, montrent une Europe capable d’imposer des règles, mais beaucoup moins de construire des solidarités partagées. C’est à ce moment-là que s’enracine, dans de nombreux pays, l’image d’une Europe distante, sévère, plus attentive aux équilibres financiers qu’aux réalités sociales.
Puis survient la crise migratoire de 2015 et 2016, et cette fracture s’élargit. Les pays du Sud, en première ligne, ont le sentiment d’être abandonnés. L’Europe ne parvient pas à transformer en politique commune ce qu’elle proclame dans ses principes. Une fois encore, elle ne s’effondre pas. Mais elle se divise.
En 2016, Le Brexit rend visible ce qui jusque-là demeurait latent : l’appartenance à l’Union n’est pas irréversible. Un grand pays choisit de partir et, avec cette décision, une époque historique se referme définitivement. L’Europe n’est plus un destin partagé, mais un choix susceptible d’être remis en question.
Et aujourd’hui ?
Aujourd’hui, les guerres ramènent la question européenne à son orientation la plus originelle, à savoir le rapport entre paix, puissance et responsabilité. Car si l’Europe veut être autre chose qu’un grand espace économique, elle doit être capable de dire ce qu’elle représente dans un monde en train de se redéfinir.
C’est ici que la question initiale revient avec force : où es-tu, Europe ?
Ce n’est pas une question abstraite. C’est une question concrète, qui concerne aussi le rôle des différents pays en son sein. Et parmi eux, l’Italie occupe une place particulière.
Dès l’origine, l’Italie a été l’un des pays qui a le plus cru au projet européen. Non par confort, mais par nécessité historique. Pays-frontière, marqué par des divisions internes et une position géopolitique complexe, elle a vu dans l’Europe non seulement une opportunité économique, mais aussi un cadre politique capable de stabiliser son développement.
Ce n’est pas un hasard si nombre des intuitions les plus avancées au sujet de l’intégration européenne – du fédéralisme au rôle du Parlement européen – ont trouvé en Italie un terrain favorable. Mais il est vrai aussi que, ces dernières années, l’Italie a souvent oscillé entre adhésion convaincue et distance critique, reflétant en son sein les tensions qui traversent l’Europe.
Aujourd’hui plus que jamais, son rôle est loin d’être secondaire. Car s’il existe encore une possibilité de relancer le projet européen dans une direction plus politique et moins purement technique, celle-ci passe aussi par la capacité de pays comme l’Italie à remettre au cœur du débat la question du sens, et pas seulement celle des règles.
Le problème de l’Europe n’est pas simplement de mieux fonctionner, mais aussi de devenir reconnaissable, compréhensible et nécessaire. Un projet politique ne vit pas seulement des résultats qu’il produit, mais aussi de la direction qu’il indique. Et aujourd’hui, cette direction apparaît incertaine.
Pourtant, malgré tout, un fait demeure difficile à ignorer : l’Europe reste la plus grande tentative historique d’organiser une coexistence pacifique entre des peuples différents sans passer par la logique de la domination. Dans l’histoire du continent, ce n’est pas anodin. C’est une rupture.
Le problème est que cette rupture n’est pas irréversible.
Si l’Europe reste à mi-chemin – entre marché et politique, coopération et souveraineté – elle risque de perdre précisément ce qui l’a rendue nécessaire. Non parce que quelqu’un la détruirait, mais parce qu’elle cesserait d’apparaître comme une évidence.
C’est pourquoi aujourd’hui il ne suffit plus de la défendre. Il faut la redéfinir. Et la redéfinir signifie une chose très concrète : accepter que certaines décisions essentielles – politique étrangère, défense, énergie, capacité économique – ne puissent plus rester séparées entre des États qui, seuls, n’ont plus le poids nécessaire pour les assumer. Cela signifie choisir ce que l’on veut réellement partager, jusqu’où le partager, et avec qui le faire. Car si ce choix n’est pas fait, le vide ne restera pas vide : il sera occupé. Par les marchés qui imposent leurs équilibres, les alliances qui orientent les décisions, les rapports de force mondiaux qui condamnent les États européens à réagir davantage qu’à décider.
Alors la question initiale cesse d’être rhétorique. Elle devient une responsabilité : non plus seulement ce que l’Europe doit faire, mais ce qu’elle doit enfin accepter de devenir.
Et si cette question doit être posée collectivement, elle exige aussi des prises de position claires.
Pas toutes convergentes. Pas toutes rassurantes.
Les pages qui suivent en proposent quelques-unes, à travers des visions différentes, voire très éloignes. Non pour clore le débat, mais pour le ramener là où il est aujourd’hui le plus nécessaire : là où les idées cessent d’être confortables pour devenir des choix.












